Sauver la nature ou périr : La désertification ou la problématique d’un endettement insolvable

Il faut agir ! Nous continuons à faire preuve d’une lâche indifférence à l’égard du spectacle inquiétant de désertification qu’abritent le nord et le centre du pays. La nature nous renvoie tous les jours un signal de détresse comme pour nous rappeler que les dettes que nos ancêtres et nous avons contractées auprès d’elle ne sont pas encore soldées. Nous rêvons sans raison d’émergence et osons nous délecter de si méprisables rêves alors que nous ne sommes pas en mesure d’assurer le minimum de sécurité pour notre « maison » commune qu’est la nature.
Cette grande tartufferie collective consistant à faire croire au développement du Sénégal avec une si scandaleuse insouciance écologique est une preuve supplémentaire de la légèreté avec laquelle nous envisageons la question du développement de l’Afrique et de notre pays. Il y a un crime collectif que nous sommes en train de commettre non seulement contre la nature, mais aussi contre nos descendants. Louga, Matam, Podor, Dagana, Diourbel, Thiès Kaolack, Fatick Kaffrine, Mbirkilane, Nioro, etc.: ces parties du pays sont dévastées par un processus de désertification incompatible avec le développement.
Il faut agir ! Les paysages, dans cette partie du pays, ont incroyablement l’allure d’être des prairies de l’enfer. L’action destructrice de l’homme combinée à une baisse vertigineuse de la pluviométrie est en train de causer ici des ravages dont les conséquences seront inévitablement désastreuses pour le Sénégal. Dans la moitié nord du pays, la nature se meurt progressivement sans que les hommes en prennent réellement conscience et se résolvent à y apporter une quelconque solution.
Le nord et le centre du Sénégal sont devenus un désert qui, comme une gueule de monstre, menace d’ingurgiter le reste du pays ; et le pire est que ni les élites politiques et religieuses ni les populations n’en ont vraiment conscience. Chacun ici a pour souci unique sa survie : s’il lui faut couper tous les arbres de cette région pour son épanouissement personnel, il n’hésitera pas à le faire. L’égoïsme et le mépris du bien public ont atteint ici des proportions inquiétantes et foncièrement incompatibles avec le progrès. Nous tuons la terre et avec elle nous risquons de mourir plus vite que nous ne le pensons.
A force de contempler des paysages si désolés on a l’impression que la fin du monde avait déjà commencé en Afrique et précisément ici. Ce spectacle d’un environnement définitivement meurtri et exhibant les graves plaies béantes que l’action insolente de l’homme lui a causées rappelle dangereusement le sinistre destin des peuples qui ont disparu sous le poids du péché. Sauf que cette fois-ci, le pêché n’est pas directement commis contre Dieu : c’est vis-à-vis de la nature que l’homme est coupable d’une arrogance et d’une insouciance qui tutoient le péché originel.
Cette terre que nous occupons et malmenons avec autant de désinvolture et de cupidité n’est pourtant pas extensible encore moins immortelle. Bien au contraire, elle est comprimée entre les univers océaniques qui menacent chaque jour de l’engloutir. Nous devrions donc épargner cette terre et nous montrer plus respectueux envers elle de sorte, au moins, à ralentir sa dégénérescence.
Il faut arrêter l’insouciance et l’arrogance ! Si l’homme pouvait à chaque instant méditer la fragilité et la totale contingence de son existence, il serait plus modeste sur cette terre qu’il ne cesse d’usurper aux autres créatures et qu’il sera forcé un jour de restituer d’une façon ou d’une autre. La vie n’est pas une propriété exclusive de l’homme ; son but n’est pas nécessairement le but de cette vie humaine faite de mondanités excessives, de basses aventures et de finalités frivoles.
Il faut une véritable politique de reboisement et de fertilisation des sols violemment lessivés par des vents qui ne trouvent aucun rempart sur leur passage. Il nous faut un consensus national sur la politique énergétique du pays pour laisser au moins ce qui reste des forêts le temps de se régénérer. Le charbon de bois et la coupe anarchique pour le mobilier devront tôt ou tard être, sinon interdits, du moins être ramenés à des proportions négligeables si nous voulons sauver le Sénégal.
Ce pays suffisamment meurtri par l’irresponsabilité politique et économique de ses élites pourrait malgré tout se relever un jour si l’environnement gardait encore son intégrité ou au moins un minimum de santé. Mais si à la corruption des citoyens, à l’insouciance politique et à l’incompétence économique des élites vient s’ajouter la corruption de la nature, il n’y a plus de place pour l’espoir d’un quelconque salut pour notre pays.

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès