Pour une gestion durable des inondations à Kaffrine…Assainir pour le développement local

En 2013, la ville de Kaffrine a connu des inondations qui ont causé d’énormes dégâts, notamment matériels. Les quartiers périphériques du Nord (Kaffrine II) et du Sud (Diamaguene – Ndiobéne) étaient les plus touchés. Les eaux pluviales piégées dans les parties basses de ces quartiers ont détruit des habitations, chassé des ménages entiers de leur concession, entrainé la réduction du cheptel, etc. Il s’ensuit l’installation d’un contexte d’insalubrité favorable à la prolifération de maladies hydriques comme la diarrhée, le paludisme,… D’où un problème de santé publique.

C’est exactement la même situation qui s’est reproduite au lendemain des toutes premières averses pluviométriques de 2015 et encore de 2016.

Les méthodes jusqu’ici employées pour lutter contre les inondations à Kaffrine ont montré leurs limites. En réalité, il n’y a pas une politique préventive de gestion des inondations. Les actions salutaires posées par les uns et les autres constituent une réponse spontanée face à un problème complexe et multidimensionnel. La distribution de nourriture, d’habits, de matériaux de construction,… aux sinistrés est certes louable, mais ne semble pas être une solution durable. Les motopompes permettent d’évacuer l’eau piégée dans ces quartiers, mais ne peuvent pas empêcher des inondations.

Face à ce constat, le Comité Régional d’Etudes et de Suivi des Politiques Economiques et Sociales (CRESPES) de Kaffrine juge opportun de rechercher les solutions durables dans l’assainissement. En effet, l’absence de station d’épuration, de réseau d’égout et de canalisation pour l’évacuation des eaux usées et pluviales justifie l’inapplicabilité du terme système d’assainissement à Kaffrine. Un système d’assainissement décrit une combinaison compréhensive des  produits spécifiques de composantes technologiques conçues pour traiter chaque produit du point de production jusqu’à la réutilisation ou au point de dégradation (du berceau à la tombe). En milieu urbain, l’assainissement comprend également la gestion des déchets solides, des eaux usées et du drainage en surface. Dans un contexte plus large, l’assainissement comprend non seulement les équipements matériels, mais aussi les cadres politiques, juridiques et administratifs ainsi que les investissements requis pour arriver à l’assainissement pour tous (définition proposée par l’ONG Water-Aid). Il n’y a pas d’approche universelle ou de panoplie de technologies pour la fourniture d’un assainissement durable qui donnera les résultats souhaités en toutes circonstances. Au niveau local, les approches doivent être conçues en fonction des circonstances en présence, en tenant compte des aspects sociaux, de la culture et des traditions, du contexte géographique, du milieu naturel, de l’architecture institutionnelle et des modalités de financement.

La gestion durable des inondations, pour ce qui concerne la Commune de Kaffrine, peut passer par l’aménagement d’un système d’assainissement qui permet en même temps d’exploiter ce qu’il convient d’appeler les « eaux d’opportunité ». Un assainissement qui permet d’orienter l’eau des inondations vers le développement d’activités productives. Un système d’assainissement qui libère les populations des nuisances des inondations tout en permettant de développer des activités productives trouve toute sa pertinence dans une zone à vocation agricole et dont près de 70 % des produits de consommation des ménages proviennent de l’agriculture familiale.

Le CRESPES de Kaffrine propose et prend position en faveur de la construction de canaux d’évacuation des eaux pluviales vers des bassins de rétention, aménagés en zone périurbaine, pour le développement d’activités productives (agriculture, élevage, usages domestiques, etc.). À l’avenir, nous ne pourrons peut-être plus nous contenter de lutter contre les inondations périodiques. Une stratégie qui permet une canalisation et une utilisation des eaux pluviales au service d’une agriculture irriguée serait beaucoup plus pertinente. L’avenir de la gestion des inondations en Afrique pourrait se tourner de plus en plus vers des solutions, comme celle précitée (canalisation et réutilisation des eaux pluviales au service d’une agriculture irriguée), qui s’appliquent tout particulièrement aux pays à faible revenu et où l’agriculture intensive et la sécurité alimentaire semblent demeurer un rêve inaccessible.

Selon la Revue annuelle conjointe du PEPAM de 2014, la cible OMD pour l’assainissement en milieu urbain ne peut en aucun cas être atteinte d’ici 2015. Les réalisations sont insuffisantes, les délais de réalisation des projets sont longs (sans compter les dégradations massives liées aux changements climatiques). Ce retard est encore plus perceptible dans la Région de Kaffrine où il n’y a ni égout ni réseau collectif. Et à cela s’ajoutent les inondations qui risquent d’être plus cruciales dans un contexte de changement climatique caractérisé par des situations extrêmes et inhabituelles (changement dans le profil pluviométrique, risque d’inondation, etc.). Plus généralement, les graves inondations vont nécessiter une réponse d’urgence en termes d’assainissement. Il faudra de plus en plus aborder la réduction des risques de catastrophe en tenant compte des considérations d’hygiène et d’assainissement. Des interventions d’assainissement durables devraient viser à améliorer la santé humaine, être abordables pour les usagers, écologiquement durables (impact neutre ou positif sur l’environnement), être institutionnellement adaptées (gérées depuis le plus bas échelon possible) et économiquement viable (permettre de développer des activités économiques).

Les résultats d’une enquête menée par le forum civil – section de Kaffrine – sur les inondations témoigne de l’ancrage social de la position selon laquelle

La gestion durable des inondations à Kaffrine ne consiste pas à recaser les sinistrés, à distribuer des vivres, à déplacer des ménages, à installer des motopompes, mais plutôt à aménager un système d’assainissement qui capte et évacue les eaux pluviales pour une utilisation sans danger pour l’environnement et bénéfique à toute la communauté.

Un assainissement au service du développement local permet de résoudre en toute concomitance le problème des inondations, celui de l’emploi et enfin celui de la sécurité alimentaire. Tels sont le fondement et les faits qui confortent notre position pour une gestion durable des inondations dans la Commune de Kaffrine par l’aménagement d’un système d’assainissement urbain. « Assainir pour le développement local » ne doit pas être un simple slogan à scander devant les autorités et autres décideurs, mais plutôt une réalité politique au bénéfice de la communauté.

Les recommandations préconisées à ce dessein sont :

  • l’élaboration de politiques locales d’assainissement, en articulation avec les priorités nationales, là où celles-ci n’existent pas encore pour concilier politique d’assainissement et développement local ;
  • la définition claire des rôles et responsabilités institutionnels sur la gestion et le bon fonctionnement du système d’assainissement urbain, ainsi que les régimes d’exploitations des eaux d’opportunité ;
  • le déroulement d’un plan local clair pour la mise en œuvre et le suivi de l’assainissement, en général, et l’aménagement du système d’assainissement qui permet d’éviter les inondations par la canalisation et l’utilisation des eaux pluviales, en particulier ;
  • et enfin, la recherche d’investissements publics et étrangers suffisants pour mener à bien l’exploitation des eaux d’opportunité.

Les politiques publiques en matière d’assainissement doivent reposer sur des arguments économiques et sanitaires pour déclencher des investissements accrus et un regain d’engagement, comme énoncé dans de récentes publications de l’OMS et de la Public Library of Science Medicine. A cet effet, nous interpellons aussi bien les autorités déconcentrées que les autorités décentralisées à travailler en collaboration avec les bénéficiaires (populations locales) et les partenaires au développement pour la réalisation de ce projet. Cette interpellation consiste à orienter les pouvoirs publics vers la réalisation d’un système d’assainissement – qui permet d’épargner les populations des nuisances causées par les inondations cycliques tout en leur offrant des possibilités de développer des activités productives – , d’une part, mais aussi de définir et de mettre en œuvre les mécanismes de gestion de ce système, d’autre part.

Il faut donc aménager des canaux d’évacuation et des digues de rétention des eaux pluviales, mais il faut également statuer sur les mécanismes de gestion des canaux et d’exploitation des digues. D’où une synergie  dans les actions de gestions à mettre en œuvre pour la pérennisation du système d’assainissement. Le cadre de gestion du système doit certes être régi par les textes de l’assainissement décentralisé, mais doit aussi être souple pour impliquer davantage les acteurs concernés. Pour une gestion durable du système, les actions à envisager doivent être :

Inclusives, toutes les interventions pour la gestion du système d’assainissement devraient être conçues pour impliquer tous les acteurs. Les approches devraient évaluer les besoins de tous les bénéficiaires et les équipements devraient être conçus de façon appropriée pour fournir un accès aux femmes, aux hommes, aux jeunes, aux personnes âgées et aux handicapés ;

Efficaces, les interventions devraient viser à nouer des collaborations entre tous les acteurs qui interviennent dans la gestion du système d’assainissement urbain. Ce qui permet la durabilité du système. De nombreuses entités du secteur public, du secteur privé et de la société civile peuvent être appelées à jouer un rôle ;

Durables, toutes les interventions en faveur d’une gestion rationnelle du système d’assainissement urbain devraient être conçues pour faire en sorte que les changements bénéfiques obtenus puissent être préservés dans la durée en vue de leur pérennisation. Cette approche est rentable, d’une parte, et elle permet de répondre aux attentes des populations à long terme, d’autre part. Elle encourage une bonne intendance et préserve les acquis en termes de santé publique. La meilleure façon de réaliser des améliorations durables en termes d’assainissement est de permettre aux communautés de choisir et de s’approprier les changements apportés et toutes les interventions doivent s’efforcer de favoriser cette appropriation et de la démontrer.

Coordonnateur CRESPES de Kaffrine

Mamadou FALL, Doctorant à l’Ecole Doctorale

« Eau Qualité et Usages de l’Eau » / UCAD

Option Gire (Gestion Intégrée des Ressources en eau)