Lutte contre la pauvreté : changer de paradigme

Selon les dernières estimations disponibles, près d’un Sénégalais sur deux vivent en dessous du seuil de pauvreté (défini comme représentant un dollar de dépense par personne et par jour). Ceci en dépit des progrès remarquables enregistrés, depuis 1994, en matière de gestion macro-économique (croissance moyenne supérieure à 4% par an) et des actions multiples engagées pour réduire l’incidence de la pauvreté auprès des ménages.

Une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté est appliquée depuis 2002. En outre, les programmes à long terme, qui ont été mis sur pied dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’eau potable, de l’électricité, des infrastructures rurales et de l’agriculture, visent, parmi leurs objectifs, l’amélioration des conditions des populations les plus démunies.

Ces différentes initiatives se sont révélées inefficaces pour réduire fortement la pauvreté en raison du maintien d’un haut niveau de croît démographique (2,5% en moyenne), de l’importance du «gap» de pauvreté à combler ainsi que de l’inadaptation de l’approche mise en œuvre pour lutter contre la pauvreté.

Plusieurs facteurs peuvent être relevés à cet égard :

– Insuffisante articulation des différents programmes menés, en raison de l’absence d’un bon système de coordination au niveau central et local ;

– mauvaise connaissance des réels pauvres (seuls des résultats d’enquêtes étant disponibles, plutôt qu’un recensement précis des pauvres) ; ce qui n’a pas permis de concentrer les actions en leur faveur (et par ricochet, biais en faveur des riches, des urbains et des plus influents au sein des communautés de base);

– gestion inappropriée des programmes de crédit : attention accordée plus à la quantité (le montant de ressources distribuées) qu’à la qualité (la hausse de la productivité des pauvres), peu d’efforts effectués pour former les bénéficiaires de crédit et les assister dans la mise en œuvre de leurs projets, mal organisation de l’information des pauvres sur les facilités de crédit disponibles.
Le Plan Sénégal Emergent (PSE), en cours de mise en œuvre, doit être l’occasion de mettre en valeur nos forces et de corriger nos faiblesses en matière de lutte contre la pauvreté. Je voudrais dans les lignes qui suivent faire quelques propositions dans cette direction.

Plus qu’une simple correction, il nous faut engager un véritable changement de paradigme et mettre en œuvre de nouvelles approches et de nouvelles procédures de lutte contre la pauvreté :

1. Le «benchmarking» : les meilleures pratiques mondiales en la matière doivent être étudiées et adaptées au contexte sénégalais;

2. Le groupe-cible doit être mieux appréhendé, à travers un véritable recensement des pauvres dans des registres fiables, au niveau de chaque département, ville et village ;

3. Un indice national de la qualité de vie doit être conceptualisé et mesuré chaque année pour évaluer les progrès réalisés ;

4. Une approche mixte (« mixed-scanning ») doit être poursuivie, analysant les différents aspects du problème multidimensionnel de la pauvreté et focalisant les interventions sur les meilleurs programmes qui servent les réels besoins des pauvres. Les programmes sectoriels doivent non seulement se compléter mais être intégrés les uns aux autres pour leur assurer un maximum d’efficacité. Les programmes existants doivent être réaménagés si besoin pour satisfaire cette exigence ;

5. Un « package » doit être donné à chaque pauvre, plutôt que des programmes partiels. Les ménages pauvres pourront ainsi bénéficier concomitamment de crédit, de formation, d’assistance technique et technologique, d’infrastructures modernes, etc. Ce « package » pourrait être mis en œuvre sur la base de la bourse de sécurité familiale.

6. Les zones urbaines et rurales doivent être approchées par des stratégies différentes, donnant à chacune d’elles un « package » approprié et leur définissant des indices spécifiques de pauvreté (seuil de pauvreté, indice de qualité de vie, etc.) ;

7. Le groupe-cible doit être segmenté (petits producteurs ruraux, pêcheurs, habitants des bidonvilles urbains, etc.), de façon à concevoir une stratégie appropriée pour chaque segment ;
8. La question du genre doit être prise en compte aussi bien dans la phase de planification des actions que dans celle de la budgétisation, en raison notamment du fait que les femmes souffrent davantage de la pauvreté ;

9. Les différents départements, communautés rurales, villes (ou quartiers dans une ville) du pays doivent être classées dans trois groupes, selon leur niveau de développement: développé, en voie de développement, sous-développé. Les zones les plus démunies doivent recevoir des programmes intégrés de développement visant à améliorer leurs conditions.

Le programme intégré doit comprendre plusieurs modules : renforcement des capacités, fourniture d’infrastructures et de services sociaux de base, distribution de supplément alimentaire, mise en œuvre de programmes de hausse directe de la productivité (octroi de paquet technologique, petite irrigation, consolidation des petites superficies pour relever le rendement, promotion de la pêche en eau profonde, meilleure organisation de la commercialisation des produits, facilités de crédit, etc.) ;

10. Le processus de planification de la stratégie doit être du haut vers le bas comme de la base vers le sommet. Une méthode participative d’identification de la pauvreté (mettant en œuvre une profonde et directe consultation des pauvres) doit être poursuivie. Les pauvres pourront alors exprimer leur réelle situation et identifier eux-mêmes les programmes les plus appropriés pour améliorer leurs conditions. Le groupe-cible doit aussi être entièrement mobilisé dans les phases d’exécution et d’évaluation.

Surtout, une approche pro-active doit être suivie, de manière à amener les gestionnaires des programmes à se déplacer eux-mêmes vers les pauvres plutôt que d’attendre que ces derniers viennent vers eux. Tout ceci permettra aux pauvres de mieux comprendre leur rôle et de s’approprier les programmes;

11. Une haute priorité doit être donnée à la bonne exécution des programmes et à l’évaluation, visant une qualité totale dans les services rendus. Outre une bonne identification des projets à mettre en œuvre, il importe de définir des manuels de procédures et des indicateurs de performances, ainsi que d’informatiser le système de suivi et de mettre sur pied des comités de coordination aux niveaux national et local ;

12. La stratégie de lutte contre la pauvreté ne pourra réussir que si elle est accompagnée d’une ferme volonté politique et d’un bon leadership. Un Conseil national de la lutte contre la pauvreté doit ainsi être créé et placé sous la présidence du Chef de l’Etat ou du Premier Ministre. Ce Conseil pourrait se réunir une fois par trimestre pour évaluer, sur la base d’un tableau de bord mis à jour continuellement, les progrès en matière de réduction de la pauvreté. Un Comité national de lutte contre la pauvreté, co-présidé par les Ministres chargés de la solidarité nationale et et du plan, doit également être créé, pour effectuer un suivi plus rapproché de la stratégie de lutte contre la pauvreté.
Au surplus, un rapport annuel sur l’état de la pauvreté au Sénégal pourrait être préparé et discuté au parlement, en présence du Premier Ministre;

13. Il pourrait être procédé à une estimation du « gap » national de pauvreté, en essayant de mesurer globalement les manques au niveau physique et financier. Cet exercice facilitera par la suite la programmation des actions à mener. Un rapport financier spécial pourrait ensuite être annexé, chaque année, aux documents budgétaires, dressant l’effort global de la nation pour lutter contre la pauvreté ;

14. Chaque région, département ou commune, doit avoir son propre programme de lutte contre la pauvreté, en phase avec les orientations du programme national. Des fonds de lutte contre la pauvreté pourraient également être créés dans chaque région.
Des Comités de développement devraient être créés dans chaque village et commune et les Centres d’Expansion Rurale (CER) devraient être réhabilités, en leur donnant des responsabilités majeures dans la stratégie de lutte contre la pauvreté ainsi que des ressources humaines et financières appropriées ;

15. Les programmes et projets des bailleurs de fonds et des ONG doivent être évalués avec toute l’attention requise, avant leur exécution, de façon à veiller à ce qu’ils restent cohérents avec les objectifs à long terme du gouvernement. L’application de programmes locaux intégrés peut faciliter une telle coordination des actions;

16. Le secteur privé doit être invité à joindre ses efforts dans la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté, en créant des fondations ou en contribuant en nature et ressources financières aux programmes destinés aux pauvres. Ces initiatives devraient être rendues obligatoires pour les entreprises publiques ;

17. Les institutions publiques doivent, autant que possible, se concentrer sur le contrôle général des programmes et sous-traiter leur exécution aux organisations de base, aux ONG (dont certaines pourraient être d’initiative gouvernementale et s’appeler ONGG) et au secteur privé ;

18. Les différents programmes et projets de lutte contre la pauvreté doivent être gérés sans donner aucune considération à l’orientation politique ou aux capacités de négociation des groupes-cibles ;

19. Le coût de gestion administrative des programmes doit être maintenu aussi bas que possible, en rationalisant les procédures et en utilisant avec efficacité les ressources humaines disponibles.

Ces dix neuf points constituent autant de facteurs-clés de succès pour la stratégie de lutte contre la pauvreté. Tout programme ou projet de lutte contre la pauvreté doit, dans toutes les phases de sa mise en œuvre, passer le test de cohérence avec ces facteurs.

En définitive, il nous faut faire preuve à la fois de capacité d’innovation et de rigueur dans la programmation et dans la mise en œuvre des actions, si nous voulons vaincre à jamais le défi majeur que constitue la pauvreté.