Les vendeurs sénégalais plutôt attirés par un retour au pays

L’idée de traverser vers l’Europe ne fait plus recette.

Ce vendredi matin, la corniche d’Agadir est presque déserte. Il fait un peu frais et le ciel est couvert. Seuls quelques adeptes de jogging et de la marche parcourent cette large allée pavée longeant le front de mer. Osman, Boubacar, Diao, Fatou et Niang font partie des habitués des lieux. Chaque jour, ils débarquent tôt isolés ou en groupe avec leurs sacs à dos bien remplis, chaussées de baskets et vêtus de leurs tenues légères. Ils ne sont ni des sportifs de haut niveau ni de simples promeneurs, mais plutôt des vendeurs à la sauvette. Ils sont une trentaine à traîner aux quatre coins de la place avec leurs marchandises ou installés sur un pliant devant leurs moquettes.

Nouveau visage des migrants sénégalais au Royaume  

Il est dix heures, Osman sort de son sac une moquette blanche d’un mètre et tant d’objets artisanaux. Cela fait maintenant six mois que ce Sénégalais de 24 ans vient tous les jours proposer aux touristes des porte-clés, des masques, des statuettes et des tableaux, le plus souvent made in Sénégal : «Ce sont des produits importés de Dakar», nous a-t-il indiqué, lui qui est arrivé au Maroc, dans l’espoir d’intégrer l’un de ces clubs de foot. «J’ai voulu tenter ma chance au Maroc en tant que footballeur professionnel mais c’était difficile. Il y avait une concurrence acharnée du côté des joueurs et des agents sportifs marocains. Certains entraîneurs marocains ont cru à mes talents, mais n’ont rien pu faire pour moi à cause des pressions de certaines parties qui ne voulaient pas de moi dans leurs clubs», nous a-t-il confié. Racisme ou xénophobie ? «Non, répond Osman. C’est plutôt de la préférence nationale». Un choix qu’il admet avec philosophie. «Les Marocains sont chez eux et il est normal qu’ils défendent les intérêts de leurs joueurs nationaux», a-t-il précisé. Son ami Boubaker (32 ans) a également tout quitté à Dakar pour venir chercher du travail au Maroc.

Depuis six ans,  il n’a cessé de multiplier les petits boulots avant de devenir un vendeur à la sauvette sur la corniche d’Agadir. «Comme beaucoup d’autres, j’ai entendu parler du Maroc et je voulais tenter ma chance mais il s’est révélé que c’est très difficile de trouver du travail. Et même si vous réussissez à être embauché, les conditions de travail sont ardues comme c’est le cas dans les secteurs de la pêche et de l’agriculture qui recrutent la main-d’œuvre migrante avec des salaires très bas et  des horaires dépassant les 12 heures de travail par jour», nous a-t-il expliqué. Une réalité que connaît très bien Diao, 22 ans, fraîchement installé au Maroc. «J’ai débarqué à Dakhla et j’ai pu décrocher un emploi dans les usines de conserves de poissons, mais c’était dur car j’étais contraint de travailler de 7h à 19h pour un salaire de misère. Après un mois, j’ai tout plaqué et je suis parti vers Agadir où je vends aujourd’hui des articles d’artisanat à des touristes», nous a-t-il affirmé.

Fatou, 24 ans, a débarqué elle aussi au Maroc un certain septembre 2013. Aujourd’hui, elle propose des tresses africaines aux touristes. «Il y a beaucoup de femmes  qui arrivent au Maroc, seules ou accompagnées par leurs conjoints ou membres de leurs familles. Souvent, elles sont recrutées comme domestiques. Moi, j’ai choisi la coiffure parce que c’était mon métier à Dakar», nous a-t-elle expliqué.

Comme Osman, Boubacar, Diao, Fatou et Niang, nombreux sont les Sénégalais commerçants, sans emploi et des ouvriers sans qualification qui débarquent au Maroc. Ils représentent le nouveau visage du migrant sénégalais au Royaume. Le profil des cadres et des étudiants n’est plus dominant.  Ils viennent agrandir les rangs d’une communauté sénégalaise en nette progression. Selon des statistiques approximatives de l’Association des ressortissants et stagiaires sénégalais au Maroc, le nombre de Sénégalais (ARSSM) atteint actuellement 50.000 personnes dont 500 à Marrakech, 1.500 à Agadir, entre 5.000 et 6.000 à Tanger, 18.000 entre Rabat et Fès et 20.000 à Casablanca.

«Ils sont en majorité des jeunes entre 18 et 30 ans qui travaillent dans le commerce (artisanat, vente de téléphones portables, coiffure, importation des produits du terroir…) et installés d’une manière temporaire  au Maroc puisqu’ils ne cessent de faire des allers-retours entre les deux pays tous les trois mois ou plus», nous a précisé Boubaker.

Selon Fatima Aït Ben Lmadani, sociologue et chercheuse à l’Institut d’études africaines, les débuts de l’émigration sénégalaise vers le Royaume remontent aux années 60-70 avec les pèlerinages à la Zaouia Tijania de Fès et s’est poursuivie avec les étudiants insérés dans le marché du travail, en particulier dans les centres d’appels.
«Les relations entre le Maroc et le Sénégal sont historiques comme en attestent la forte coopération et les échanges entre les deux pays. Les étudiants et les cadres ont constitué le profil principal des Sénégalais au Maroc, mais depuis trois ou quatre ans, on assiste à une diversité des profils et à une migration massive des commerçants et des travailleurs. Le développement des transports routiers via la Mauritanie a également amplifié ces flux migratoires puisqu’auparavant il n’y avait que les compagnies ariennes », nous a précisé une source de l’ARSSM.

Entente oui, mais pas trop 

Un touriste s’approche. Il regarde de près une statuette en bois avant de changer d’avis et de continuer sa promenade. Un autre arrive avec sa femme et ses deux petites filles qui cherchent  des boucles d’oreilles. Ces deux dernières ont du mal à faire un choix mais leur mère a fini par décider pour elles. Souriant, Boubacar suit la scène de près sans intervenir et il a même laissé le touriste marchander le prix. Les négociations ne vont pas durer longtemps. Il lui a suffi de quelques minutes pour convaincre la famille qu’elle a conclu une bonne affaire. Les Sénégalais sont réputés partout au monde comme de bons commerçants. «On gagne juste de quoi vivre et entretenir nos familles restées au bled. Il est impossible de faire des fortunes avec ce commerce», nous a-t-il lancé. Et d’ajouter : «La concurrence rend également les choses plus difficiles. Certains jeunes Marocains vont même jusqu’à nous accuser devant les touristes de vendre de faux articles à des prix exorbitants et qu’on les arnaque  en leur vendant un produit de 100 DH à 300 DH».

Pourtant, Boubacar et les nombreux vendeurs rencontrés sur la corniche sont unanimes à considérer que les Marocains sont sympas et accueillants et que les ressortissants sénégalais sont les bienvenus au Royaume. «J’habite au quartier El Jourf il y a plus de trois ans et je n’ai jamais eu de problèmes avec les Marocains. Idem à Dakhla ou à Marrakech où j’ai habité auparavant», nous a-t-il confié. Même son de cloche de la part d’Osman : «Ça se passe bien avec les Marocains et avec les autorités, c’est encore mieux. Les policiers sont plus indulgents avec nous et nous favorisent parfois s’il y a un malentendu avec un touriste ou même avec un Marocain. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui cherchent un passeport sénégalais et prétendent être des Sénégalais pour bénéficier d’un tel accueil».
Pourtant, l’entente entre les deux communautés fait défaut dans certains quartiers ou chez certaines catégories de la population marocaine. Tel est le cas à Hay Lkhyam où Niang vit depuis près de trois ans. «Les jeunes t’insultent parfois sans motif valable. Certains de mes compatriotes ont été agressés physiquement et pas mal de fois rackettés», a-t-il témoigné.  «Il n’y a pas que les jeunes,  même les vieux nous regardent de travers et nous disent qu’on est devenu  plus nombreux. Pis, ils n’hésitent pas à nous demander de «dégager». Les Noirs sont mal vus et il y a beaucoup de problèmes même si les habitants du Sud sont plus gentils que ceux de Rabat ou Casablanca», nous a raconté Fatou.

Sabah fait partie de ces Marocains qui estiment qu’il y a trop de vendeurs migrants sur la corniche de la ville. Ils sont partout, selon elle, et donnent une mauvaise image de la plage. «Ils ont envahi la côte et ont chassé même les vendeurs marocains alors que nos jeunes en chômage ont la priorité», a-t-elle lancé. La quarantaine, gérante d’une boutique de vêtements pour femme, Sabah n’a pourtant rien d’une raciste ou d’une xénophobe. Elle affiche même une certaine sympathie ou compassion à l’égard des Subsahariens qui font la manche aux carrefours de la ville. Mais, elle pense, comme disait l’autre, que le Maroc ne peut pas accueillir toute «la misère de l’Afrique», d’autant que les ressources du pays  sont limitées et une grande partie de sa jeunesse est en chômage.

Des comportements qu’Osman et d’autres Sénégalais qualifient de normaux dans une société d’accueil. «Les gens d’ici ont leur mode de vie et leurs coutumes et c’est tout à fait normal qu’ils ne peuvent nous accueillir à bras ouverts. Le Marocain est chez lui et c’est à nous en tant que migrants de le comprendre. Il ne faut pas non plus généraliser puisqu’il y a des gens qui sont méchants et d’autres gentils comme partout dans le monde.

Aujourd’hui, je connais bien les Marocains et j’essaie d’être le plus discret possible», a-t-il expliqué. Pas le temps de dire plus, il est coupé par Boubacar qui estime que les comportements des jeunes Marocains est compréhensible dans la mesure où ils ne savent rien de la situation des migrants au-delà des frontières ni d’où ils viennent, ni ce qu’ils ont enduré pour arriver ici.  «On est au Maroc uniquement pour gagner de l’argent et  repartir chez nous. En attendant, nous aussi on paie nos loyers, les transports pour nos déplacements, la nourriture et tout cela grâce à notre travail», nous a-t-il confié.

Gagner un peu d’argent et repartir 

« Repartir chez soi» semble donc la phrase la plus reprise par les Sénégalais de la corniche d’Agadir. «Rares sont ceux d’entre eux qui pensent transiter vers l’Europe ou rester longtemps au Maroc. Ça fait un bon bout de temps que je suis ici au Maroc et je n’ai jamais mis les pieds à Tanger et je ne pense pas le faire», a précisé Diao. Et d’ajouter : «Les Marocains font souvent l’amalgame entre les Sénégalais et les autres Subsahariens. Ils pensent qu’on est tous pareils. Nous sommes ici uniquement pour gagner un peu d’argent à la sueur de notre front. Les Sénégalais sont des bosseurs».

Pourtant, les chiffres de l’opération exceptionnelle de régularisation des personnes en situation administrative irrégulière en disent le contraire. Sur les 60% des  demandes de régularisation déposées par des étrangers vivant au Maroc depuis cinq ans, les Sénégalais viennent en tête du classement avec 24% suivis respectivement par les Syriens (19%), les Camerounais (8,9%) et les Nigériens (8,7%°).  Ils sont également les premiers bénéficiaires avec 6.600 personnes contre 5.250 Syriens, 2.380 Nigériens et 2.281 Ivoiriens.

Une absurdité ? «Pas du tout. C’est tout à fait normal et cela pour deux raisons. D’abord par le fait que les Sénégalais représentent la communauté subsaharienne la plus importante au Maroc ; il est donc évident que cette diaspora constitue un pourcentage important au niveau des demandeurs et des bénéficiaires. Ensuite, nombre de Sénégalais pensent effectivement  retourner dans leur pays mais ils estiment également que tant qu’ils sont encore au Maroc, il leur faut un titre de séjour pour exercer une activité commerciale ou autres et être à l’abri des refoulements. Mais cela ne remet pas en question cette volonté de retour », nous a souligné notre source à l’ARSSM.

Mais les Sénégalais ne disposent-ils pas déjà d’un droit d’installation au Maroc en vertu de l’accord entre le Maroc et le Sénégal de 1963? «Effectivement,  les ressortissants de chaque pays bénéficient dans l’autre d’un visa de touriste automatique de trois mois ainsi que de la non-opposabilité du marché du travail marocain au recrutement d’un Sénégalais. Mais on estime que la régularisation complète l’application de cet accord puisque pour en bénéficier, il faut être régularisé», nous a expliqué la même source. Diao ne fait pas partie des bénéficiaires de cette  campagne de régularisation. Il en sait peu de choses ainsi que sur la nouvelle politique migratoire initiée par le Maroc depuis 2013. «J’ai entendu parler de toutes ces questions via RFI puisqu’on n’a pas accès aux médias marocains dont la majorité est en arabe mais le sujet reste flou pour moi et ne me dit pas grand-chose, mais cela n’empêche pas  qu’un titre de séjour dans la poche soit un plus. Il va me permettre au moins de rester plus de trois mois au Maroc», nous a-t-il lancé, souriant, avant de partir. En fait, il est 19h30, la corniche s’est vidée de ses promeneurs et touristes. Il est temps peut-être pour Osman, Boubacar, Diao, Fatou, Niang et les autres de remballer leurs marchandises et de rentrer chez eux. Un long chemin les attend avant de rejoindre les quartiers périphériques de la capitale du Souss.