L’école publique est morte…« Rêveries » d’un enseignant désenchanté

L’ECOLE PUBLIQUE EST MORTE, NOUS L’AVONS TOUS TUÉE

                    L’école publique est morte…« Rêveries » d’un enseignant désenchanté

Qui va assurer dans l’avenir la formation de nos enfants ? Quelle école formera le génie politique qui, par sa vision et son exemplarité, sortira notre pays de l’obscurantisme et de la pauvreté ? Qui va s’occuper de la sépulture et des funérailles du mort-né prétentieusement dénommé « NTS » (nouveau type de Sénégalais) ? Comment une grève peut-elle durer douze ans (2004-2016) ? Pourquoi ne pas innover dans la forme de lutte syndicale et, par exemple, opter pour la surproduction ?

De grèves cycliques l’école sénégalaise est passée à une grève endémique chronique parce que instituée en culture. Á l’irresponsabilité du pouvoir s’ajoute une absence totale d’imagination des syndicats : depuis leur naissance les syndicats exécutent la même stratégie. Et même si des avancées ont été arrachées, on ne doit pas perdre de vue l’énorme manque à gagner que cela a causé à la compétitive de notre pays. Dans un pays normal, les syndicats, la société civile et les pouvoirs publics, commanditeraient des études sur l’impact de cette façon archaïque de faire la grève sur l’évolution globale de notre pays. Mais cette question n’intéresse personne, car pour le gouvernement l’école est un problème et non une solution : on s’emploie à colmater des bricolages ponctuels pour ne pas perdre le pouvoir.

Les vrais problèmes de l’école sont dès lors éludés, et on s’attaque aux symptômes au lieu de combattre la maladie. Pourquoi personne (élèves, enseignants, personnels administratifs) ne se sent plus à l’aise à l’école ? C’est parce que l’école a été transformée en bassin de rétention du chômage au lieu d’être un lieu de production et de formation de l’excellence ! En effet, tous ceux qui n’ont pas de débouchée se ruent vers l’enseignement et les pouvoirs publics snobent le peuple en se gargarisant du nombre d’emplois créés par l’éducation. Tous le monde sait que l’école sénégalaise n’a rien de sénégalais ! Les programmes enseignés, l’efficience de langue de travail, l’adossement de la culture scolaire sur la culture sénégalaise, l’ouverture de l’école sur le marché du travail par une spécialisation dans des secteurs comme l’informatique, l’électroménager, l’agriculture et l’agro-industrie : l’imagination, le courage et la volonté politique et la créativité, font terriblement défaut.

J’aurais été décideur, je proposerais un pacte de sacrifice national qui demanderait aux citoyens, à commencer par les enseignants, une participation à un effort de guerre pour éliminer les abris provisoires et le manque de matériels didactiques. La façon d’enseigner avec la poussière de la craie, l’évaluation sommative et avec des cahiers, ne peut plus continuer. Les cours doivent être disponibles dans des fascicules conçus par les cellules pédagogiques et édités par l’école. L’élève devrait pouvoir trouver dans ces fascicules non seulement les cours, mais aussi des exercices formateurs dont les uns pourraient être faits en classe et les autres à la maison. Le type d’évaluation que nous imposons aux élèves est devenu obsolète et, à la limite, inhumain au regard des mutations socio-économiques actuelles. Il faut comprendre que l’école et la société sont constamment dans une relation dialectique : l’école doit former le type de citoyen voulu par la société, mais elle doit aussi s’abreuver des mutations de celle-ci. Bref la société fait l’école et, inversement, celle-ci fait la société projetée : il ne faut donc pas improviser les affaires scolaires.

J’aurais été décideur je commanditerais une étude très poussée sur la faisabilité de l’évaluation formative et l’élimination progressive de l’évaluation sommative (la note) au profit de l’évaluation selon le PROFIL. Tous nos élèves sont intelligents, c’est nous qui avons perdu notre intelligence en restant sourds aux alertes lancées par Rousseau et par les résultats scolaires: la société doit être en mesure d’offrir à chaque enfant la possibilité de développer ses potentialités au lieu de les briser par des formes standardisées comme si les hommes étaient des machines. Nous ne sommes pas intelligents de la même façon : ceux dont l’intelligence est tactile ou manuelle ne doivent pas subir la dictature de l’intelligence abstraite ; l’intelligence numérique doit trouver à l’école un espace d’expression et d’épanouissement.

J’aurais été dirigeant syndical j’expérimenterais la surproduction  à la place de cette grève sauvage qui ne fait que condamner nos élèves à choisir entre la médiocrité scolaire et le vagabondage dans la rue. La surproduction est moins préjudiciable à nos formidables et innocents partenaires que sont les élèves. Ils n’ont rien fait, ils sont des victimes innocentes et nous n’avons guère le droit de les prendre en otage au gré de nos intérêts de corporation. Être jeune n’est pas facile : l’angoisse de l’inconnu qu’est le monde implacable des adultes, l’incertitude de l’avenir, la redevance morale vis-à-vis des parents, la peur de décevoir dans le quartier ou dans le village. Si à cela vient s’ajouter la tempête permanente d’une vie scolaire qui n’est plus qu’un espace de divertissement, c’est assurément les germes d’une jeunesse sans santé morale ni vigueur intellectuelle. Qu’est ce que la surproduction ?

Dans le marché, depuis que les travailleurs ont compris qu’ils pouvaient infléchir la loi de l’offre et de la demande aux dépens de l’employeur, ils ont acquis une arme de lutte redoutable. La surproduction consiste à inonder le marché de produits de sorte à faire baisser les prix et, par conséquent, les bénéfices de l’employeur. Comment une telle stratégie pourrait-elle être opératoire à l’école ? L’adage qui dit qu’entre deux mots il faut choisir le moindre mal sera ici la réponse. Observer une grève  chronique et, à la fin, aider le gouvernement à colmater des solutions ponctuelles ou faire une année blanche est préjudiciable aux élèves, aux parents, à la société et aux enseignants eux-mêmes. Or les élèves sont, encore une fois, innocents et nous ne sommes pas Dieu pour faire payer aux enfants les turpitudes des parents. C’est vrai que les parents d’élèves sont si souvent politisés qu’ils sont incapables de tenir un langage de vérité au gouvernement : ils jouent à un équilibrisme de lâcheté, mais ils ne doivent pas être sanctionnés par une mauvaise formation de leurs enfants.

En revanche si tous les enseignants faisaient normalement leur cours et pratiquaient la surproduction en évaluant les élèves par un barème factice compris entre10 et 20, il y aurait moins de dégâts pour nos partenaires que sont les élèves et les parents. Les bons élèves auraient l’enseignement qui leur est dû, les moins bons auraient tous la moyenne pour passer en classe supérieure ou pour avoir le diplôme. Cette dévaluation du diplôme n’affecterait pas le niveau des bons élèves, mais le gouvernement serait confronté à plusieurs problèmes : nos diplômes ne seraient plus reconnus au plan international, le flux des élèves et étudiant serait si impressionnant que le gouvernement serait pris à son propre piège.

J’aurais été décideur, je commanditerais une étude sérieuse sur le remplacement progressif de la langue française par une langue locale consensuelle pour éradiquer le gap qui sépare nos enfants de ceux des pays du nord dans l’acquisition précoce des connaissances. Il est établi que l’acquisition et la maîtrise de la langue française prennent beaucoup de temps à nos enfants qui ne parlent d’ailleurs plus français. L’énergie requise pour apprendre la langue française avant de pouvoir étudier les rudiments de la science est un énorme manque à gagner ; et les pays africains ne semblent guère avoir mesuré l’ampleur du mal. La solution n’est pas d’habituer son enfant à langue française en lui parlant français à la maison : c’est un crime. La langue est à la fois le berceau et le pourvoyeur de notre humanité. La langue est, en effet, le condensé de la culture ; de sorte que perdre sa langue maternelle c’est perdre sa culture. La parenté linguistique entre les langues locales devrait suffire pour convaincre un sérère de voir son enfant être instruit dans la langue wolof.

J’aurais demandé aux psychologues et aux spécialistes des sciences de l’éducation de me fournir une étude sur l’impact psychique que la langue française, avec ses consonances parfois nouvelles, produit sur nos enfants. Il faut imaginer le dépaysement mental et intellectuel dans lequel le petit garçon habitué aux mélodies de la langue sérère, par exemple, est plongé lorsqu’une fois à l’école française il doit faire face à la nouveauté de cette langue. Alors que les premiers mots qu’il a entendus n’ont pas de prononciation correcte en français, il doit en apprendre d’autres. Mpaak Na (le baobab là-bas) ndiédieng (village sérère) mpof (œuf) tokkoor (oncle maternel) nduud (tonnerre) hiigne (éclaire) rôôg (ciel, Dieu) maa-ntak (savoir surnaturel) : aucun de ces mots ne peut être ni prononcé ni transcrit en français. Si les adultes français ont toutes les peines du monde à prononcer le nom des joueurs sénégalais du championnat de France, pourquoi devrions-nous reprocher à nos élèves de mal parler le français ? On me rétorquera que le cerveau de l’enfant est d’une élasticité qui lui permet de comprendre plusieurs langues à la fois : tous les enfants sénégalais sont, en effet, polyglottes ! Á cela je répondrai que c’est parce que dans le cas d’espèce le cerveau de l’enfant se forme librement au lieu d’être comprimé, assujetti à des formes et à des contenus qui ne l’intéressent peut-être guère.

Nos élèves ne sont plus épanouis à l’école. Pour des raisons économiques (gouvernement) ou de corporation (syndicats) nous sommes en train de sacrifier le futur. J’ai confiance en l’esprit humain, au génie du Sénégalais et en son inépuisable trésor pour reconstruire l’école, mais je ne peux pas faire semblant de ne pas voir l’abime que nous sommes en train de creuser sous les pieds de la nation. Je ne suis pas nostalgique du bon vieux CLAD, mais ces curriculums de l’éducation façonnés sous l’impulsion des bailleurs de fonds ne me convainquent guère. Il nous faut bâtir une école sénégalaise pour espérer une république sénégalaise pérenne : notre école est toujours française là où les Chinois, les Japonais etc. ont très compris que l’école et la société sont comme les deux ailes du progrès.

J’aurais été décideur, à la place de ces farfelues bourses dites familiales, j’aurais initié une politique de bourses-prêts pour les enfants issus de familles démunies. Je financerais ainsi les études de ces enfants par eux-mêmes en assurant leur insertion future dans le marché du travail, condition du remboursement dudit prêt. J’aurais également autorisé des baux avec les promoteurs immobiliers pour que la question du logement de l’enseignant soit réglée en amont : de même que l’assurance retraite est coupée à la source, le remboursement d’un prêt immobilier pourrait l’être. Par ce moyen, j’aurais boosté la consommation, créé des emplois, assuré aux enseignants la mère des intrants pédagogiques (un toit). Un enseignant pressé par son bailleur pour payer le loyer ou pour céder la maison qu’il occupe n’est plus performant à l’école.

Les grandes tares de la démocratie sont : l’abus de pouvoir et l’abus de liberté. Par abus de pouvoir on n’entend pas seulement la pente totalitariste d’un régime politique, mais aussi et surtout sa révoltante tendance à vouloir se maintenir quel que soit le sacrifice que cela doit coûter au peuple. Et par abus de liberté on entend ce que Platon, déjà à l’époque hellénique, appelait l’ivresse de liberté qui condamne la démocratie à l’anarchie. Au Sénégal ces deux abus se conjuguent pour plonger notre pays dans les tréfonds de la pauvreté. La grève est devenue un dogme dans notre pays et ça ne peut pas continuer : tôt ou tard, il faudra s’arrêter et évaluer ces méthodes archaïques de grève. Dans État de droit, les organisations de parents d’élèves et les défenseurs des droits humains auraient sans doute intenté des procès contre le gouvernement et les syndicats. Aux États-Unis, un État et une société ont été condamnés à payer des dommages et intérêts à des familles dont l’un des membres a été victime de la distribution d’une eau de mauvaise qualité. Au Sénégal on dispense un enseignement de mauvaise qualité, et on inhibe ou pollue impunément des esprits ! Cicéron a dit « un champ, si fertile soit-il, ne peut être productif sans culture et c’est la même chose pour l’âme sans enseignement… ». Nous nous offusquons de l’inclination excessive de nos enfants pour la lutte, la musique et la danse, mais qu’avons-nous fait pour leur proposer une culture salvatrice et alternative au ludiciel programmé dans leur cerveau par l’inhospitalité de l’école et le rejet de la société ?

Il faut d’ailleurs à ce propos dénoncer la manie des Sénégalais à  exagérer aussi bien leurs vertus et que leurs vices : la dictature de l’opinion et de sa superficialité nous a fait croire que nous nous amusons plus que les autres. Ce n’est pas vrai ! Nous sommes dans une époque où travail et loisir, jeu et études, tourisme, recherches scientifiques et renseignements vont ensemble. L’industrie du jeu a créé une économie du jeu ; l’industrie cinématographique en Inde a fait du cinéma et de la musique indoues des leviers économiques. Nous avons tendance à forcer les portes dérobées et à abuser des formules toutes faites, mais tout le monde sait que nous ne dansons pas plus que les Indiens et ça ne les a empêchés d’être un pays émergent. Nous ne luttons pas plus que les Anglais et les Espagnols ne jouent au football et pourtant ils ont fait du football une véritable économie. Il nous faut un peu d’inventivité et d’esprit de méthode pour faire de la lutte un sport rentable ayant une économique propre. Une industrie de la musique, de la danse et la lutte : les chorégraphies exécutées par nos lutteurs, les mélodies ingénieuses de Babou Ngom dans l’arène, la ferveur populaire de la lutte sont, entre autre, une énergie et une mine quasi inépuisables qu’il suffit d’exploiter pour créer une industrie lucrative. La lutte pourrait être enseignée à l’école comme elle l’est aux États-Unis : elle a ses tares, mais on peut les juguler. La crise de l’école n’est pas une fatalité, la pauvreté non plus. On peut divertir tout en enseignant ; on peut jouer tout en produisant des richesses : il nous faut investir les nouveaux chantiers de l’économie.

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès