L’âme animiste du Sénégalais est-elle compatible avec la compétitivité ?

Déchéance citoyenne et déclin démocratique…

Il ne se passe plus une semaine sans qu’une histoire de profanation de tombe à des fins magiques ne soit révélée par la presse. Les morts gouvernent donc les vivants ! Que reste-t-il de véritablement humain à un homme qui se voit dans l’obligation d’aller exhumer des cadavres pour s’assurer un succès dans les entreprises ? Entre les morts et les vivants où se trouve donc la différence ? Les morts ne sont donc pas dans les cimetières, ils ne sont pas dans les tombes : ils sont dans le siège du ministre, dans la voiture luxurieuse du député, dans le ventre du lutteur, dans le sang du fonctionnaire sans qualification… Les morts sont donc parmi les vivants, ils sont omniprésents dans notre vie. Les morts déterminent le destin des vivants ! Quelle tragédie ! Quelle impuissance !

Des vivants tellement inertes, improductifs et si peu créatifs au point de confier leur destin à des morts, méritent-ils de vivre ? Nous « vivons » dans les morts et eux « vivent » dans notre mort. Ce n’est pas une dialectique lyrique de la vie et de la mort, c’est plutôt la tragédie d’une société qui a définitivement perdu la foi en la raison et, par ricochet, la foi en l’objectivité et en la transparence d’un monde. Nous avons confié notre âme à des morts et nous sommes fort justement toujours tourmentés. Notre société est gravement malade. Elle n’a pas compris que le monde n’est humain que s’il est échange, partage et communique dans des circuits objectifs. Si la magie pouvait bâtir une civilisation forte et pérenne, les difficiles et longues voies de la science ne seraient pas sillonnées avec tant de labeur et de patience par des générations et des générations.  Nous voulons bâtir un pays émergent au moment même où nous avons la tête immergée dans les profondeurs de l’animisme.

Un philologue n’aurait aucune difficulté à dépister la culture de la facilité et l’âme animiste du Sénégalais. Il lui serait même très facile d’exhumer dans la langue wolof, notamment dans les proverbes, les sources ontologiques et métaphysiques de notre dégénérescence. Le mérite et l’excellence sont congédiés par des remarques du genre : « Suuf bu suttanté Dagnou ko jall », « Réenn lumu khoot khoot am na buko fêté suuf », « Ku gueumul xarafafufa xarfafuffa Nééla fuuf », « Cumul Kay du beeré Wayé Day daan », etc. Ces expressions qui inondent notre univers mental structurent notre rapport au réel et nos relations intersubjectives. Au lieu de construire un monde objectif, transparent et commun à tous, nous avons plutôt creusé des trous de souris et des labyrinthes du diable dans le réel pour n’avoir pas à l’affronter de manière objective. Par ce moyen, nos échecs et même nos crimes ne nous sont pas imputables. Par ce moyen, la réussite d’un adversaire est toujours diluée et dépréciée dans les énigmes d’un destin favorable ou les pouvoirs occultes d’un mage. La réussite, comme l’échec, à un soubassement métaphysique et personne n’est en fin de compte responsable !

La lutte, créditée être notre sport national, est justement le microcosme de ce qu’est la société sénégalaise. C’est très symptomatique d’ailleurs que notre sport national soit si profondément investi de pratiques animistes : le sport est un des éléments de la culture humaine qui préfigure le mieux notre humanité et même notre humanisme. Le sport est régi par le principe du fair-play : c’est-à-dire, le respect loyal des règles tacites ou imposées (en sport ou dans les affaires). Faire preuve de fair-play, c’est avant tout s’engager à rester dans les règles du jeu auxquelles on avait souscrit avant le jeu ; c’est également traiter son adversaire en alter ego (NAWLÉ). Faire preuve de fair-play, c’est surtout s’abstenir de faire usage de tout produit qui pourrait dénaturer la nature du jeu, soit par un dopage de ses qualités intrinsèques, soit par une tricherie qui pourrait empêcher son adversaire de faire usage des siennes. La lutte telle que pratiquée aujourd’hui peut-elle alors être considérée comme un sport ?

Stuart Chase, concepteur du  New deal, a dit « pour ceux qui croient aucune preuve n’est nécessaire ; pour ceux qui ne croient pas aucune preuve ne suffit ». Cette réflexion semble bien résumer notre rapport à la magie : on y croit ou on n’y croit pas. Les adeptes de la magie n’ont d’autre preuve que leur croyance en l’efficacité magique. Les contempteurs de la magie n’ont d’autre preuve contre elle que leur incapacité à lui appliquer les principes de la science. Les uns et les autres sont condamnés à adopter à l’égard de la magie la posture qui est la leur. Les sociétés occidentales ont clairement fait leur choix : croire à la science plutôt qu’à la magie. En, revanche les nôtres semblent chanceler entre magie et rationalité scientifique. Pourtant l’expérience a montré que la voie de la science est plus prudente et beaucoup plus commode que celle proposée par la magie. Notre propos n’est pas ici de dire si oui ou non la magie est vraie, nous pensons même que la magie n’est qu’une des multiples formes par lesquelles l’homme affirme son savoir et son pouvoir sur le réel. Car si, comme le dit H. Poincaré les théories scientifiques ne sont que des commodités d’approche du réel, la magie peut être définie comme une démarche laborieuse dans la quête du pouvoir sur le réel. Sous ce rapport, elle est effectivement l’ancêtre de la techno-science et une sorte d’enfance de l’esprit.

La magie repose essentiellement sur la causalité symbolique[1] (le semblable crée le semblable) et sur la croyance que la nature est remplie de forces et de volontés dociles à certains hommes (tout le monde ne peut pas être initié à la magie). Or la science postule un déterminisme objectif qui peut être étudié et compris par tous les esprits moyennant une certaine formation. C’est dire donc que la science est plus conforme à la démocratie que la magie : démocratiser le savoir est, en effet, le premier pas vers la démocratisation de l’univers social et du pouvoir. La culture animiste est une véritable impasse pour notre pays. Car si la magie est efficace elle pourrait propulser des gens à des stations qu’ils ne sont pas qualifiés à occuper. Dans le domaine du sport, elle serait un dopage qui permet au médiocre de gagner sans mérite. Et si la magie est une illusion c’est encore plus grave, car elle serait un facteur d’inhibition pour certains : la foi en la magie tue certaines potentialités et ambitions. On comprend dès pourquoi dans certains pays les pratiques animistes sont condamnées par la peine de mort. L’animisme est comme du plomb dans les ailes de l’émergence : il inhibe le goût de l’effort et la culture de la persévérance, travestit la démocratie en en faisant le régime des médiocres et tue l’école qui est le « berceau de la république ».

 

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès

[1] Certains oiseaux sont par exemple chassés pour la vertu surnaturelle de leurs organes. Parce qu’ils ne touchent jamais la terre, le gris-gris fait à partir de leurs organes garantirait à l’élève une scolarité sans redoublement (échec) et à l’homme politique une longévité. Le sucre aurait une vertu surnaturelle : lorsqu’on enduit le sucre sur un objet comme un portable avec ses mains mouillées, ça protège contre le vol et la perte de cet outil. Le linceul est réputé être un puissant hypnotiseur de la carrière d’un adversaire.