Label « Riz du Sénégal » : Non à un Label contraire à la décentralisation

Le conseil des ministres du 05/10/2015, tel qu’il apparaît dans la presse sénégalaise, aurait porté sur l’exhortation du chef de l’Etat, SEM Macky Sall, au gouvernement pour qu’il renforce la promotion de la consommation des productions locales, avec la mise en place d’un label « Riz du Sénégal » accessible aux populations.

C’est un louable soutien qui n’est pas sans soulever certaines questions sur les représentations de ce label, et pourquoi c’est au gouvernement de choisir de mettre en place un « label national de qualité ‘Riz du Sénégal' » alors qu’on vient d’avoir une constitution pro-décentralisation.

Soyons précis, nous sommes d’avis qu’il peut exister un label qualité sénégalais. Or, dans un contexte de décentralisation, que signifie un produit « local » pour les Sénégalais ?

En d’autres termes – décentralisation oblige –, l’Etat pourrait-il imaginer l’existence d’un label qualité sénégalais sur la production rizicole et qui aurait comme seul signe d’identification, « Riz du Sénégal » pour tous les riz, qu’ils soient sur la Vallée du fleuve Sénégal ou en Casamance ?

Imageons, pour la petite anecdote qui anime le débat, quelqu’un qui se bat avec de maigres moyens et encourage les populations casamançaises à favoriser l’espèce traditionnelle ajamaatica dans la perspective que demain, ils pourraient participer à la mise en place des fermes rizicoles et où il sera question de respecter la terre des ancêtres ; et dans la perspective de créer un Festival du Riz ajamaatica qui aura lieu chaque année en Casamance…

Différons cette image-projet autour du Riz ajamaatica qui n’attendrait rien d’un Etat qui préfère faire danser sa jeunesse au rythme du mbalax et tutti quanti, et prenons l’avantage de la révélation de ce conseil des ministres pour saisir le degré de pertinence de celle-ci en rapport avec l’histoire complexe de la Casamance.

Revenons donc à cette idée que, tous les riz produits au Sénégal portent l’étiquette de « Riz du Sénégal », quel intérêt y tirerait celui qui a un projet sur le riz ajamaatica qui doit offrir les caractères représentatifs du Territoire de Casamance ?

En tous les cas, gageons qu’il n’y aurait pas un seul !

On saisit dès lors le pourquoi, historiquement, et même de nos jours, les Casamançais restent réfractaires à certaines intrusions et prises en charges éclectiques. C’est-à-dire que cela est valable pour tout ce qui apparait comme de trop dans la Nature Casamançaise et le riz, caractéristique principal de la civilisation casamançaise ; ne peut y être intrusif sans conséquences.

Pour en donner la preuve, nous aimerions bien renvoyer SEM le Président Macky Sall vers une étude sur l’Histoire authentique de la Casamance qu’il a lui-même acheté à Paris en 2011.

Ce livre qui a largement participé à la démocratisation de la crise de la République du Sénégal en Casamance dans sa complexe relation avec le mémoire collective de ce Territoire naguère vouée au malheur – de peur d’être traité de rebelle et bien d’autres types de violences faites à l’élite casamançaise obligée de ruser avec ses responsabilités sociales.

Allons plus loin avant de refermer cette parenthèse pour dire au moins que tout ça, c’est du passé. Depuis que SEM Macky Sall est au pouvoir, les intellectuels authentiques ne cessent de l’accompagner en l’invitant à constater le processus de démocratisation de la parole relative à la crise en Casamance. Les résultats sont là, autant de livres publiés sur celles-ci et sans censure depuis 2012, autant d’années d’accalmie ; et aucune menace étatique sur les acteurs aussi critiques soient-ils quand il s’agit de défendre leur Territoire.

Mieux, certains actes politiques sous son magistère toujours, ont également renseigné une certaine ouverture au dialogue (encore que, ailleurs il n’hésite pas à flirter avec les démons de l’autoritarisme, passons sans l’occulter donc) ; c’est le cas avec la constitutionnalisation des principes de la décentralisation.

Ainsi donc et par rapport à l’Acte III de la décentralisation, s’il est vrai qu’on peut parler par exemple de droits à un environnement sain, sur notre patrimoine foncier et nos ressources naturelles ; un « Label Riz du Sénégal » tant qu’on ne sait pas ce qui se cache derrière – un tel label par défaut – n’est pas sain pour l’environnement (aussi bien économique, social et culturel indispensable à la dignité des populations) du Territoire Casamance.

Pire, cette trouvaille de « Riz du Sénégal » est culturellement ingrate pour des civilisations rizicoles telles qu’on en trouve dans le Pays Ajamaat, de la Gambie à la Guinée-Bissau.

Là-bas, le mythe Brahme (Mancagne) dit que selon les Baçuki (Ajamaat-Joola), le riz vient des défécations du caméléon. En effet, c’est parce que chez les fameux Baçuki, on peut trouver plusieurs couleurs de riz, il diffère d’un champ à l’autre à l’image du caméléon.

Le Pays Ajamaat, pour ceux qui veulent bien s’y intéresser, frôle au nord le Pays Sereer (Sine), englobe le fleuve Gambie et comprend dans ses limites sud le pays traversé par le fleuve Casamance. Il est l’aire qui constitue le berceau de la riziculture dans l’ensemble des rivières comprises entre le Sénégal et la Guinée Conakry, aire de variabilité du riz, c’est-à-dire, une région où il y a eu un développement des techniques de l’exploitation de la graine en Afrique.

Les Portugais qui ont été les premiers à chercher à dominer cet espace ont au moins reconnu de tout temps et même à la veille de l’arrivée de la colonisation française que le Pays Ajamaat est traversé des rivières où les « Felupes »/Floups » (autres nom des Ajamaat) établissent des rizières dont ils prennent grand soin à chaque période hivernale.

Ainsi, le Pays Ajamaat offre à la sous-région sénégambiano sub-guinéenne un berceau rizicole qui lui est propre et antérieur à l’arrivée du riz asiatique qui aurait été introduit par les Européens.

L’étude des appellations traditionnelles permet aussi de constater que les différents noms qui sont donnés au riz par les Ajamaat ne sont pas empruntés. Il est uniformément désigné par [e mano] pour parler de la céréale entière (racines, feuillages, graines). Et chaque activité portée sur la graine participe à lui donner un nom nouveau. C’est-à-dire que le riz à l’état de semence, de repiquage, de récolte ou de consommation… porte une désignation différente qui le distingue de son état précédent.

En plus, les Ajamaat se plaisent à faire la différence entre le riz sauvage et le riz cultivé. Comme ils aiment s’attarder sur l’origine des riz, entre le riz traditionnel et celui introduit par voix commerciale appelé « riz des Mandingues ».

La linguistique vient ainsi à son tour, confirmer les données de l’histoire et de la génétique sur le fait que les Ajamaat sont les principaux connaisseurs du riz et de l’activité autour de cette plante.

D’ailleurs, selon une sagesse locale, le riz traditionnel se garde bien et participe à toutes les cérémonies coutumières. Tandis que le riz étranger « Riz mandingue » qui renvoie tant au fameux « Riz du Sénégal », sert aux transactions et autres activités liées aux exigences externes telles que le paiement de l’impôt colonial ou islamique comme la gizya.

Ce qui jadis, était pris pour un riz étranger dans le Pays Ajamaat, n’était autre que le riz asiatique considéré comme différent de l’espèce locale que nous avons appelée symboliquement ajamaatica ; pour rendre compte du fait que les Ajamaat reconnaissent de manière discriminatoire plusieurs variétés de riz qui constituent la caractéristique essentielle de leur vie culturelle et matérielle.

Ce qui reste indéniable, c’est que les mythes dans le Pays Ajamaat comme les résultats de l’étude génétique faite par les botanistes sur les riz glaberrima attestent le fait que la société ajamaat est héritière d’une très ancienne civilisation fondée, bien avant l’apparition des influences arabes ou européennes, sur une riziculture de haute qualité.

Même aujourd’hui, leurs activités agricoles confirment pleinement les renseignements tirés de l’examen des textes historiques constitués par les récits des premiers navigateurs européens ayant fréquenté l’embouchure de la Gambie, de la Casamance, du Rio Geba… et qui avaient attesté de la présence d’une civilisation du riz dans cette région. Elle daterait au moins de 1500 à 800 avant Jésus-Christ. Ce qui sert de témoignage datée de l’existence d’une civilisation du riz chez les Ajamaat, société qui allait faire de la région une aire de diversification de l’oriza glaberrima, les « variétés ajamaatica » (aussi diverses que l’aspect d’un caméléon) et qui seraient différentes du groupe Nigeria.

Un autre argument que nous pouvons avancer pour démontrer que les Ajamaat constituent une civilisation du riz est lié à la technologie utilisée pour son exploitation. Elle réside, comme le soulignent certains auteurs dont nous reprenons la justesse de l’analyse, dans la finesse des techniques de travail des rizières qui traduit l’expérience séculaire des paysans.

Dans le Pays Ajamaat, l’instrument aratoire par excellence s’appelle le Kadiandou. Un outil adapté au labour des terres humides, qu’on ne rencontre que très rarement chez d’autres populations comme celles qui se considèrent comme migrantes et qui appellent les anciens occupants du Pays Ajamaat par Baçuki.

L’outil aratoire du Sénégal serait l’hilaire (Maurel) par excellence, qui ne fait pas le poids dans les rizières où il se noierait. Néanmoins, cette noble fierté sur la supériorité du Kadiandou, n’empêche pas de reconnaître au moins son caractère dépassé de nos jours.

Les Casamançais sont prêts à abandonner leurs Kadiandou qu’ils confieront dignement à un musée local. Mais il nous parait malvenu d’imaginer un Label « Riz du Sénégal » crée par l’Etat, et qui, à tout point de vue, est monopolistique.

Encore une fois, c’est une bonne idée M. le Président, mais prenez en compte qu’un projet de Festival du Riz Ajamaatica, partant un label Riz Ajamaatica est en gestation. Il ne faudrait pas que ce Label soit, objectivement comme subjectivement, en concurrence avec un Label « Riz du Sénégal ».

Au nom de la décentralisation, il faut imaginer la mise en place d’un label de qualité sénégalais qui sera justifié par l’existence de labels territoriaux. Si concurrence il y a demain, nous préférerions qu’elle se fasse sainement entre territoires, « Riz de Casamance » vs « Riz du Sine » vs « Riz du fleuve »…

(D’ailleurs nous sommes confiants que malgré l’avance ailleurs les producteurs Casamançais domineront le secteur ; quant à leurs parents Sereer, ils ne feront pas le poids !)

 

Dr. Pape Chérif Bertrand Bassène, Akandijack