Des sprinteurs politiques et des paralytiques économiques

Quand Thucydide décrivait la perversion de la démocratie sénégalaise
La situation actuelle de notre pays est étrangement illustrée par les descriptions que l’historien Thucydide faisait de la situation politique qui entraîna les guerres qui ont eu raison des belles démocraties grecques. Dans Guerre de Péloponnèse, Thucydide explique la décadence des cités grecques en ces termes :
« Á l’origine de tous ces maux, il y avait l’appétit du pouvoir qu’inspirent la cupidité et l’ambition personnelle. De là l’acharnement que les factions mettaient à se combattre. Les chefs de partis dans les cités adoptaient de séduisants mots d’ordre, égalité politique de tous les citoyens d’un côté, gouvernement sage et modéré par les meilleurs, de l’autre. L’État qu’ils prétendaient servir était pour eux l’enjeu de ces luttes. Tous les moyens leur étaient bons pour triompher de leurs adversaires et ils ne reculaient pas devant les pires forfaits. Quand il s’agissait de se venger, ils allaient plus loin encore, accumulant les crimes sans se laisser arrêter par le souci de justice et du bien public et sans autre règle que leur caprice. Frappant leurs ennemis par des condamnations injustes, ou usurpant le pouvoir par force, ils étaient prêts à tout pour assouvir leurs besoins du moment. Ni les uns, ni les autres ne s’embrasser de scrupules, mais on prisait davantage les hommes qui savaient mener à bien des entreprises détestables en les couvrant avec de grands mots… ».
Nous nous référons si longuement à ce passage parce que nous trouvons que la configuration actuelle du champ politique est textuellement décrite par Thucydide. Le nombre de partis politiques et de syndicats au Sénégal traduit une anomalie bien sénégalaise : l’égocentrisme doublé d’avidité. Et ce n’est pas par hasard si l’égocentrisme du Sénégalais déroute plus d’un : on s’autoproclame être les meilleurs en tout, sans aucune gêne. La moisson d’une culture si intense de l’égocentrisme c’est un pays où tout le monde sait tout et où tout le monde veut être chef, un pays où personne ne veut être dirigé : c’est la confusion qui s’installe au milieu de ce charlatanisme socioculturel. Profitant de cette confusion, des individus sans grande moralité ont enclenché un processus de prolifération de partis politiques. Á cette prolifération de partis politiques s’ajoute un foisonnement de lugubres groupes de presse à la qualité douteuse.
La question que nous nous posons ici est de savoir si tous ces partis sont mus par des préoccupations purement politiques ? Quel est vrai le rapport entre les partis politiques et les journalistes? Tous ceux qui ont échoué à s’épanouir dans un domaine particulier ont commencé à atterrir comme des oiseaux prédateurs sur partis politiques. On ne comprend pas comment des citoyens dénués de toute aisance matérielle et presque sans profession peuvent-ils se ruer aussi frénétiquement dans la course vers la gestion des affaires de l’État. L’écrasante majorité des chefs de parti politique au Sénégal sont non seulement incapables de gérer le pays, mais sont inaptes à enrichir, sous quelque forme que ce soit, le niveau du débat politique à travers une opposition démocratique. Et il ne faut pas croire que ces politiciens de métier savent ce que c’est que servir un pays et la possibilité de militer dans un parti par conviction. D’aucuns avouent à leurs proches qu’ils vont créer un parti politique tout jute pour se faire remarquer et avoir un poste de sinécure ! Il faut qu’on arrête cette mascarade avant d’en arriver à une situation telle qu’on aura autant de parti qu’il y a d’intérêts égoïstes. Comment peut-on, de façon si dévergondée, créer un parti politique autour d’une ambition personnelle ? Comment un croyant peut-il se permettre de divertir (et détourner ses compatriotes du sérieux) par des comportements politiques aussi puérils ?
C’est tellement répandu dans les consciences qu’on devient la risée de tout le monde quand on s’engage dans un parti par conviction et non par intérêt. Á ce titre, ce n’est pas la sagesse populaire qui nous démentira car tout le monde connaît l’aphorisme en la matière : « Politik yarù térangalà, booko jëlul dooré ñu doorlathi » (Soit vous vous servez de la politique soit c’est elle qui se sert de vous). Dans un pays où ce principe est une évidence empirique, peut-on espérer avoir une élite politique totalement dévouée à l’intérêt national ? Le nombre de candidats aux différentes joutes électorales est de loin inférieur au nombre de partis politique et ce fait est intriguant. Ces partis ne se justifient donc pas par des enjeux politiques, il y a à coup sûr des enjeux économiques qu’il faudra un jour établir pour démasquer les comploteurs sur le dos du peuple. On ne comprend pas toujours l’étrange docilité des Sénégalais qui suivent ces charlatans dans des aventures aussi égoïstes !
C’est pourquoi la problématique d’une législation sur le financement des partis politiques se pose avec acuité d’autant plus que cela obéit, à certains égards, à l’impératif de souveraineté et de sûreté nationale. Il est temps de s’assurer que tous ces partis politiques qui sortent de partout ne sont pas que de vulgaires succursales de lobbies étrangers. Tous ces partis fantômes se nourrissent directement ou indirectement de rentes politiques sur le dos du peuple : on parle au nom du peuple uniquement pour se faire remarquer par les « cherches pion » ou pour bénéficier de quelques avantages obtenus par des voies occultes.
C’est précisément dans ce contexte de magouille politique sur le dos du peuple que des organes de presse ont fleuri de façon à la fois suspecte et spectaculaire et que des journalistes de tous les niveaux et de tout genre ont subitement émergé en stars de la parole déclamatoire et dogmatique. Le journalisme a depuis belle lurette perdu son âme et cessé d’être une profession qu’on embrasse par vocation et par passion. Le moyen le plus sûr de s’enrichir dans cette corporation c’est de vendre son âme en s’imposant vite comme « star » dont l’avis et l’assentiment sont incontournables. En effet, quand on réussit à se poser comme « leader d’opinion » dans cette corporation on est vite l’objet de tant de convoitises de la part de politiciens qu’on y résiste difficilement ; d’où la sagesse de ce vieil homme qui nous disait un jour que pour faire de la politique il faut avoir deux amis : un fou pour dire à votre place ce qui répugne à la convenance et un journaliste corrompu pour vous couvrir de gloires et vous défendre contre vos détracteurs.
Loin de nous l’idée que les journalistes sont des instruments politiques : il y en a qui sont d’une intégrité et d’une déontologie irréprochables. Mais tout le monde n’a pas les ressources morales pour résister aux diverses tentations qui gangrènent cette corporation à la croisée des chemins. N’importe quelle baliverne trouve étrangement un journaliste et un groupe de presse relayeur sans que l’on statue au préalable sur la pertinence et sur la portée politique des propos à relayer. Qu’est-ce qui se passe réellement dans le monde de la presse ? Puisqu’on a forgé des citoyens avides du sensationnel et de la bouffonnerie journalistique « actuelles revues de presse », on a accoutumé le peuple à une consommation de journaux truffés de bricolages et de trucages : l’essentiel c’est de vendre.
Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ndack Seck de Thiès