Des raisons évidentes et toutes simples d’un dialogue interreligieux

La tolérance religieuse comme fondement de la civilisation de l’universel

La nécessité d’un dialogue entre confessions religieuses n’a jamais été aussi impérieuse pour l’humanité : les dérives de la mondialisation ont ruiné les derniers remparts culturels des pays en développement, ce fait que l’ultime refuge de ces derniers (pour conserver et défendre les derniers vestiges de leur culture) se trouve être la religion. La religion est à la fois comme le berceau et la ceinture de protection des civilisations. C’est précisément la raison pour laquelle les hommes sont très jaloux de leur croyance religieuse : c’est que adopter une religion c’est forcément adopter une nouvelle civilisation et par ricochet, une nouvelle identité. Si l’on pouvait parler de géopolitique religieuse on se rendrait compte tout de suite que deux « religion-civilisations » courent le risque d’incompréhension et probablement de confrontation : la « religion-civilisation » musulmane et celle judéo-chrétienne.

La première est celle des pays en développement et des pays producteurs de pétrole (donc riches sur le plan strictement financier) mais dominés sur les plans de la géostratégie, de l’industrialisation et de la diplomatie. Ces pays sont quotidiennement envahis par des produits et des valeurs venus des pays industrialisés. La deuxième, le judéo-christianisme, a bâti la civilisation occidentale autour de valeurs et de modes de vie difficilement compatibles avec les repères et les valeurs exigés par la religion musulmane. Ce que constatent les citoyens des pays occidentaux c’est que l’Islam est sans aucun doute la plus grande barrière face aux velléités d’expansion de leur civilisation, en ceci que l’adepte de la religion musulmane est le citoyen le plus « invulnérable » aux tentations et aux délices que recèle la civilisation occidentale. En d’autres termes, plusieurs études l’ont montré d’ailleurs, le système de production et de consommation capitaliste n’a aucune chance de prospérer dans un univers profondément nourri des valeurs et préceptes islamiques : le dérèglement de la consommation et de l’information est impossible ici. Les appréciations mutuelles que musulmans, chrétiens et juifs peuvent se faire ne sont donc pas, a priori, exemptes de subjectivité et par conséquent, de source de tensions. Dans un contexte pareil, le pessimisme gagne les esprits quant à la possibilité et à la pérennité d’un dialogue interreligieux, mais l’humanité a-t-elle vraiment le choix ?

Á notre avis la réponse est évidente : la nécessité du dialogue en fait une œuvre parfaitement à la portée des hommes. L’humanité est condamnée, par ses propres aspirations, à instaurer, tôt ou tard, un dialogue franc et fertile entre confessions religieuses et, au-delà, entre pays pauvres et pays industrialisés et ce, pour un partage équitable des biens de la vie, seul gage d’une paix durable et féconde. En tant que musulman, je peux sentir, par une sorte de certitude quasi mystique, que ma religion est la vérité de toute religion, la plus sublime parmi toutes. Ma religion me semble si évidente, si grandiose en termes de valeurs et de bienfaits que j’ai souvent l’impression que c’est une grande preuve de perdition que de ne pas adopter l’Islam : c’est ma certitude en tant que musulman persuadé de la supériorité de sa religion sur celle des autres. Il n’y a peut-être pas de possibilité de vivre une totale communication des consciences, mais il est permis de considérer que mes autres frères musulmans ont la même conviction sur la vérité et la valeur de l’Islam. Et pour cette raison, il peut nous arriver (qu’on le manifeste ou qu’on le camoufle par pudeur) de trouver bizarre que quelqu’un puisse embrasser une religion autre que l’Islam : ce sont des péchés purement liés à la nature humaine.

Cependant il suffit que je me pose la question la plus anodine au sujet de ma croyance pour que je découvre une vérité qui m’incline vers l’humilité et, par conséquent, vers la tolérance : qu’en serait-il de moi et de mes « certitudes » religieuses si je n’étais pas né dans une famille musulmane ? Ce que l’expérience quotidienne montre est que c’est notre univers social qui décide de nos convictions religieuses car, même si nous prétendons avoir des raisons tirées de notre propre expérience rationnelle, elles ne sont nullement démontrables et suffisamment plausibles pour convaincre universellement sur la validité de notre appartenance confessionnelle. D’ailleurs les raisons que nous avançons pour étayer notre conviction religieuse nous viennent pour la plupart de notre faculté de juger qui est elle-même le produit de notre univers socioculturel. En la matière, c’est souvent ce qui est présupposé qui sert de démonstration : argumenter sur la validité absolue de sa foi c’est comme chercher à démontrer qu’un triangle a trois angles ; c’est produire à l’infini une suite de tautologies sans valeur scientifique. Cela ne veut nullement dire que l’homme n’est rien par lui-même, qu’il n’a aucun mérite, qu’il n’est responsable de rien de tout et, qu’en dernière instance, il ne mérite ni sanction ni récompense. Il s’agit tout simplement de comprendre la dimension purement humaine de toute confession religieuse et, par ce biais, de faire apparaître la dose d’humilité qui doit toujours accompagner notre foi.

La force avec laquelle nous sommes attachés à notre dogme est la même que celle qui attache le chrétien à son dogme et pourtant, chacun reste persuadé que sa foi est la plus accomplie et la plus digne de l’humanité. En la matière, on oublie qu’on n’a pas choisi de naître dans une famille musulmane ou chrétienne et que, par conséquent, on n’a pas beaucoup de mérite d’être si « certain » de la véracité et de la suprématie de sa religion sur celle des autres. Lorsqu’on dit à quelqu’un, pour le raisonner, qu’il est d’abord homme avant d’être musulman, chrétien ou juif, il ne l’entend et ne le comprend que de façon tout à fait anecdotique. Pourtant cette remarque ne manque pas de sagesse et de profondeur philosophique : être homme c’est tout simplement être façonné et forgé dans un milieu complexe d’idées, de conventions et de créations d’un groupe social donné ; or c’est une lapalissade que dire que ces créations et conventions relèvent purement de l’artefact humain, qu’elles sont donc toutes contingentes.

Aussi, chacun de nous porte-t-il les marques indélébiles de son « usinage social» et, ce qui fait notre noblesse ou notre humanité ne peut nullement résider dans l’accidentelle conviction religieuse qui est la nôtre : notre humanité se trouve ailleurs et elle réside dans cette disposition à être sans cesse « manufacturés » par notre environnement social et, par conséquent, à être apte à transcender toute enceinte culturelle pour plonger dans une autre. Si donc nous concevons clairement que ce qui nous persuade de notre certitude d’avoir la meilleure religion c’est avant tout le fait que nous sommes d’abord musulmans ou chrétiens ou autre, alors nous devons nous garder de tout complexe de supériorité et nous prémunir de toute haine d’origine confessionnelle. C’est simplement désolant de constater que l’intolérance va jusqu’à diviser des frères musulmans ou chrétiens. Quand je vois des Chiites s’entretuer avec des Sunnites, je ne peux m’empêcher de les plaindre. Car, au nom de quelle logique un Chiite devrait-il se sentir plus proche d’un autre Chiite que d’un Sunnite, d’autant plus que son appartenance à une confession n’a rien de rationnel ? Le fait qu’on naisse dans une famille Chiite et que l’on soit d’obédience Chiite est-il plus significatif que le fait d’être un homme ? Pourquoi devrait-on faire payer à un homme le fait qu’il naisse dans une famille Chrétienne, musulmane Chiite ou Sunnite ?

Éprouver de la haine pour un homme à cause de sa confession religieuse c’est en dernière instance lui reprocher un DELIT D’EXISTENCE, car on ne peut décider de quelle famille on doit naître! Si notre famille et notre environnement socioculturel déterminent ou influencent notre conviction religieuse, on ne devrait jamais en vouloir à une population parce qu’elle est juive, chrétienne ou musulmane. Reprocher à un homme sa confession religieuse ou la lui refuser est une attitude aussi absurde qu’imputer à quelqu’un le fait de naître d’une famille, d’une race, d’un pays : le fait de naître tout simplement. Si nous ne somme pas responsables de notre naissance, nous ne sommes pas totalement responsables de notre appartenance religieuse. Et si la religion relève du choix, c’est tout à fait absurde d’avoir choisi une religion et d’en vouloir à quelqu’un parce qu’il fait la même chose que soi; à savoir choisir sa religion. Dans l’univers des choix, tout choix, sous peine de cesser d’en être un, relève forcément d’un acte gratuit. Le choix d’une confession religieuse relèverait donc de la pire contingence et, il ne pourrait y avoir de choix meilleur a priori, sinon la notion de choix serait caduque. De toute façon, en matière de foi il ne peut y avoir de supériorité, du moins, seul Dieu est en mesure d’en juger ; par conséquent un dialogue permanent et une tolérance universelle doivent être établis entre les religions et leurs adeptes.

Au regard des considérations précédentes, rien ne peut justifier la haine contre une personne de confession différente, mais tout justifie l’amour que l’on doit porter à un autre homme, quelle que soit sa confession religieuse.

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès