Baisse des loyer…Une mesure controversée

De nombreux locataires déplorent la non application de la mesure relative à la baisse du prix du loyer. Ils dénoncent les astuces des bailleurs pour contourner la loi. Ces derniers tentent de se justifier, en parlant de la cherté des matériaux de construction. Mais l’Ascosen estime pour sa part que ce sont les locations qui doivent déposer des réclamations en cas de non respect de la loi par les bailleurs. Des courtiers qui ont pris part au débat, soutiennent que la mesure devrait faire l’objet de larges concertations.

«Il est inadmissible d’être humilié tous les jours, à la descente, par le propriétaire de la maison qui vous met la pression pour payer le loyer. Il ne tolère même pas un retard de quelques jours. Les temps sont durs et cela, il semble l’ignorer. Las d’entendre des mots discourtois de sa part, j’ai fini par quitter la maison pour retrouver la paix». Ces complaintes de Doudou Sow, un locataire habitant un quartier de la place en dit long sur les rapports parfois heurtés entre propriétaires des maisons et les locataires. La loi sur le loyer entrée en vigueur du temps où Mme Aminata Touré était Premier ministre, n’a pas fait que des heureux. Doudou Sow raconte ses ennuis avec le propriétaire de la maison où il était en location : «Avec l’entrée en vigueur de la loi sur le loyer, je payais 21 000 F CFA, en lieu et place des 30 000 F CFA que j’avais l’habitude de verser à mon logeur. Mais un an et demi après, le propriétaire m’a demandé de payer les 30 000 F CFA. J’étais alors obligé de me plier à ses desiderata. Je peux alors dire, haut et fort, que la mesure de diminution n’est pas respectée», peste-t-il.

Pour les personnes interrogées, il y a des bailleurs qui, pour contourner la loi sur la baisse du loyer, demandent aux locataires de vider les lieux dans un délai bien déterminé, avec des arguments : arriérés de paiement, réfection des locaux ou arrivée d’un parent proche devant prendre possession des lieux etc. Moussa Ba étudiant en master à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, confirme ; «Je louais, depuis quelques années, une chambre à cité ASECNA OUAKAM, avec mes deux amis étudiants. Dès que la loi est entrée en vigueur, la dame qui nous  loué la chambre a changé de visage et a refusé de prendre la nouvelle mensualité, calculée sur la base de la loi. Mais avec la menace de tous les locataires, elle est revenue sur sa décision. Quelques mois après, elle nous a donné un délai de trois mois pour libérer les locaux, sous prétexte que sa fille, qui vit en Italie, veut réfectionner le bâtiment et que la chambre que nous occupons doit être aménagée en salon. Un délai qu’on n’a pas respecté et on y resté  six mois de plus. Et en janvier dernier, lorsque  le propriétaire de la maison a rendu l’âme, la famille s’est réunie pour nous donner de sortir dans trois mois. L’argument avancé cette fois-ci, est que la famille doit occuper nos chambres. Nous avons alors fini par quitter parce qu’il y avait trop de problèmes». Par contre certains locataires se réjouissent de son application par certains propriétaires de maisons. Cette locataire trouvée au deuxième étage d’un immeuble à Grand Dakar et qui a préféré garder l’anonymat, se dit satisfaite de cette mesure : «depuis que cette loi sur la baisse du loyer est entrée en vigueur, on est un peu soulager car, mon bailleur s’est plié à la loi et cela ne constitue aucun malentendu entre nous», témoigne-t-elle.
La location est très difficile à trouver.

Des propriétaires des maisons, qui ont voulu contourner la loi sur la baisse du loyer, ont demandé aux locataires de libérer les lieux, une astuce qui leur permet de revoir à la hausse le prix. Beaucoup de locataires  se sont retrouvés, du jour au lendemain, à la porte et sont obligés d’aller à la recherche d’un autre toit. Mais trouver une maison où se reloger, devient un chemin de la croix. «Je suis complètement découragé. Depuis trois à quatre mois, je suis à la recherche d’un logement avec ma femme et mes deux gosses, mais les bailleurs n‘acceptent pas les mariés. Je ne suis pas le seul à vive cette discrimination, c’est le cas d’un parent proche.  Je ne sais pas ce que ces propriétaires des maisons ont contre les couples mariés», se demande dit M. Sow trouvé assis devant une maison avec ses amis. Cette dame, trouvée au quartier Baobab, vit la même situation : «Je suis à la recherche d’un appartement depuis l’année passée, mais jusqu’à présent je n’arrive pas à trouver. Cette situation est désolante, pis, ici à la Sicap, les propriétaires ne louent presque pas aux Sénégalais, ils ont jeté leur dévolu sur les étrangers à qui, parfois ils font payer plus cher»,a souligné la dame.

Les propriétaires des maisons se défendent 

En effet, si nombre de propriétaires de maisons trouvent des moyens de contourner la loi sur la baisse du loyer, pour l’appât du gain, d’autres plus républicains se sont pliés à la mesure. C’est le cas de El Hadji Oury Ba, propriétaire de maison à Grand Dakar rue 10, trouvé à la  quincaillerie, au rez-de-chaussée de son immeuble : «c’est une décision de l’Etat, tout le monde doit la respecter. Je me suis plié à la mesure depuis son entrée en vigueur et cela ne me dérange pas». Depuis qu’elle est entrée en vigueur je me suis plié et ça ne me dérange même pas ». Cela est loin d’être le point de vue de ce propriétaire de maison, habitant la cité Asecna de Ouakam, la soixantaine révolue :«seul le propriétaire ou la propriétaire peut déterminer le prix de sa chambre, de son studio ou de son appartement, car c’est lui qui sait combien il a dépensé pour construire sa maison. Et en plus,  le ciment, le fer et tout le reste du matériel de construction coûtent très cher». M.SOW aussi affirme la même chose : « en ce qui me concerne, l’Etat ne peut fixer le prix de ma location car il ne sait pas comment j’ai acquis le terrain, à combien je l’ai construit. Par conséquent, je loue à qui se veux et selon le prix que moi-même j’ai fixé». «Je me suis aussi plié à la loi. D’ailleurs, je comprends les difficultés de la location, car j’ai des parents qui sont dans cette situation. Donc, je dois faire preuve de compréhension et surtout éprouver de la compassion pour ces gens qui n’ont pas de toit et qui sont dans l’obligation de loger leur famille. Les conditions de vie à Dakar sont difficiles et mes amis propriétaires des maisons ne doivent pas perdre de vue cette donne».

Le manque de concertation déploré

Les courtiers et agents immobiliers affirment que non seulement la loi n’est pas respectée, mais la procédure prise par l’Etat n’est pas bonne. M. Siméra de la cité ASECNA de Ouakam explique : «je suis le premier courtier de ce quartier et je confirme que la mesure de la baisse du prix du loyer n’est pas respectée. Les bailleurs ont refusé de se plier à la loi» Et de pointer un doigt accusateur sur l’Etat  à qui il reproche le manque de concertation sur la question de la baisse du prix du loyer. Pour lui, toutes les parties prenantes devraient prendre à cette concertation. En plus, le courtier Siméra regrette l’absence de suivi de l’application de la mesure de la part de l’Etat. Yoro Seydi,  un autre  courtier du quartier des  Mamelles, cité magistrat, abonde dans  le même sens : «L’Etat devrait prendre d’autres mesures, car celle-ci n’est pas suivie d’effet. La location est très chère».

Du côté des agences immobilières, on estime que la mesure de la baisse du prix du loyer est respectée. C’est du moins l’avis de certains gérants que nous avons pu interroger sur la question. Pour cette gérante qui a préféré garder l’anonymat, «nous n’avons pas de problème avec la baisse, c’est les propriétaires qui fixent les prix ». Et de renchérir : «Lorsqu’un propriétaire de maison vient nous dire : j’ai besoin de mon immeuble pour faire des travaux de réfection, nous n’avons d’autres choix que donner un délai aux locataires pour qu’ils quittent les lieux»

Baye Omar Diagne, un courtier habitant à la Sicap donne son avis sur la question : «Je ne peux pas dire si les bailleurs ont oui ou non respecté la loi sur la baisse du prix du loyer. Il y a des bailleurs qui respectent la mesure, mais dès qu’un locataire libère les locaux, ils en profitent pour augmenter le prix. Nous, en tant que courtier, si un bailleur nous confie sa maison et nous donne le prix, on saura s’il l’a augmenté ou non. Mais nous ne pouvons rien faire. Nous sommes alors chargés de communiquer ces prix aux intéressés». Les courtiers sont souvent pointés du doigt, car selon certains, ils sont complices de cette situation. Ce qui n’est pas de l’avis de Monsieur Diagne. «Ce sont des idiots qui le disent, comment des courtiers peuvent être des complices, en quoi il peut être complice du propriétaire ? Nous on s’occupe que de notre commission. On expose seulement nos produits et tout dépend du budget du client», dit-il. Mais il se dit gêné par le comportement de certains bailleurs qui ne cessent d’augmenter les prix des loyers:«J’ai vu un appartement à Grand Dakar, à  cent cinquante mille  Cfa. Qui l’aurait cru ? Quant à la Sicap, il n’y a pas une chambre-salon à moins de cent cinquante mille. L’Etat doit revoir la mesure».

Au sujet du suivi de la mesure

Joint au téléphone par la rédaction, M. Momar Ndaw de l’ASCOSEN  affirme : «Il y a plus de 80% de plaintes qui ont été déposées,  ce qui veut dire que la loi a été respectée». Interpellé au sujet des  propriétaires de maisons qui essayaient de contourner la loi, il soutient : «Il y a des gens qui essayent toujours de faire la résistance pour contourner la réglementation. Il y a plus de deux cent mille loyers à Dakar, on a environ plus de treize mille réclamations de locataires, c’est beaucoup, parce que si on prend huit ou dix personnes par ménage, cela revient à plus de cent mille ménages qui sont concernés ». Selon lui, des sanctions sont prévues par la loi contre les bailleurs qui renvoient leurs locataires sous divers raisons réelles ou supposées. M. Ndaw s’est désole du comportement de certains locataires qui se disent victimes, mais ne font aucune réclamation. «L’Etat ne peut rien pour ces gens-là et il ne lui revient pas d’entrer dans chaque maison pour vérifier si la mesure est respectée ou non ». Doudou Sow ne partage pas le même avis : «l’Etat n’a pas pris la bonne mesure, on devait transmettre la commission de suivi dans les mairies pour faciliter les réclamations. Mais la façon dont la commission est établie est compliquée et la procédure est longue, ce qui décourage les locataires de faire des réclamations».

Sud quotidien