El Hadj Ndiaye, un engagement sous plusieurs casquettes

El Hadj Ndiaye n’est certainement pas le plus clinquant des artistes sénégalais. Il n’est non plus un adepte des fulgurances pour ensuite se noyer dans les abysses de l’oubli. Son œuvre musicale parle aux cœurs et éveille les esprits. Les sens aussi. On ne saurait évaluer sa production à l’aune de l’abondance ni de la faveur publique « puérile ». Elle est à inscrire au « césar » de la qualité et de ce qui fait sens. Ses activités parallèles ne traduisent, dans les faits, que cette volonté de jouer sa partition –pas musicale cette fois-ci » dans le nivellement des dignités.

Un homme particulièrement affable distribue des sourires et promène sa « carcasse » au beau milieu d’un champ de trois hectares envahi par une centaine d’étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. On est dans la zone d’inspiration et de confort de l’artiste, à Nguering Bambara. El Hadj Ndiaye y a convié, ce jour, les apprenants pour célébrer avec eux le « pharaon noir » dans le cadre de la commémoration du trentenaire de sa disparition. Ils assouvissent leur faim, étanchent leur soif sous un soleil de plomb et se donnent quelquefois en spectacle sans que le maître des lieux ne s’en offusque une seule fois. Au contraire, il communie avec ses jeunes frères étudiants comme pour se rappeler ses moments de galère à la faculté. Le soir, quand les corps ont semblé rompre, Vieux Mc Faye, Shula, les Frères Guissé et El Hadj Ndiaye, la voix enrouée par une longue journée à combler ses invités, les plongent dans des univers moins soporifiques.

A Keur Siggi, nom donné à ce domaine, le « Boy Thiaroye » s’est isolé pour être en harmonie avec lui-même et observer le monde sous la lumière de la distance avec la frénésie. Il y construit un havre de fusion qui ne trahit point son cheminement intellectuel, son amour pour la nature et les animaux et y assouvit sa passion pour la musique. Sans tintamarre. « Je renoue, par l’acquisition de cet espace, avec mes amours », se limite-t-il à dire, les yeux cramoisis sans doute par des nuits d’ébauche. Le succès de l’album « Xel », en 2001, qui a reçu le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros, l’une des plus importantes distinctions en France, lui permet de disposer de cet espace, donnant ainsi corps à de vieux projets.

En effet, El Hadj Ndiaye s’est, pendant plus d’une décennie, occupé du volet artistique de Enda-Tiers monde et a fait preuve d’ingéniosité et de créativité pour conférer à son secteur « Siggi Enda Art » une image enviable. « J’avais réussi à mettre en place le premier studio d’enregistrement numérique, « Baatu siggi », un studio vidéo, « Geetu Siggi » et une société de production à Paris, « Siggi Music ». Pour qui connaît le contexte de l’époque, c’était assez innovant », se souvient-il, non sans citer quelques grands noms de la musique sénégalaise qui ont bénéficié de ces équipements.

Le décès de son mentor, Jacques Bugnicourt, secrétaire exécutif de Enda-Tiers monde, met fin à ce compagnonnage et sonne le glas de ses généreuses ambitions. Mais, le bonhomme ne se résigne pas à son sort ni ne cherche à susciter l’apitoiement. Son talent et sa notoriété ne l’y autorisent point. Il prend les choses comme elles viennent jusqu’à paraître quelquefois crédule aux yeux des gens tentés d’abuser de sa bonhomie.

Chants aux champs

Malgré ce contretemps, l’auteur de « Weet » s’est donné les moyens de passer du rêve à la réalité. Le concept « Chants aux champs » traduit une vision -peut-être une obsession- d’un homme qui a une singulière pratique de son métier arrimée à la réalité vécue par ses concitoyens. Le podium « Cheikh Anta Diop » installé au beau milieu de sa ferme n’est pas une lubie rétrograde.

C’est une invite à sortir des sentiers battus pour renforcer les identités propres dans ce méli-mélo cosmopolite. Quoi de plus juste pour « une âme fascinée par la nature et la mélodie » ! A long terme, l’idée est d’en faire un point de convergence pour les être férus d’art et un endroit de curiosité pour les touristes.

Wasis Diop disait de lui qu’il est un musicien de grande valeur. Sous d’autres cieux, cette affirmation sonne comme un pléonasme. Sa carrière internationale en témoigne. Mais El Hadj tient à ses origines inspiratrices. « Les gens pensent que je vis en Europe. Je ne m’y rends que pour des obligations contractuelles. Je reste attaché à la terre des aïeux », précise-t-il, avec cet éternel sourire aimable.  Il n’a certes plus le temps de nous demander mélodieusement « Bonjour comment ça va, comment va la santé ? ». Mais, il s’emploie, par le geste -car le chant est un combat social chez lui-, à montrer à l’humanité la voie du salut ; celle-là qui questionne les existences.

Acteur de cinéma

Sa voix, elle, ne distille pas que des notes. Elle exprime des émotions et stimule des énergies pour dire aux miséreuses contrées que « Boor yi » (les dettes) asphyxient davantage qu’elles ne tirent du péril ; aux besogneux qui trimbalent des marchandises dans les artères des grandes villes que la vie est un drame pour qui ne sait souffrir.  Sa musique emplit de résonances les cœurs et les esprits plus que les oreilles. Elles ne s’en nourrissent pas moins. El Hadj Ndiaye s’est forgé dans la vie de la masse bucheuse obligée de trimer quotidiennement pour se donner le droit de nourrir des ambitions. Jeune, il a vendu des noix de cola au marché de Thiaroye gare pour soulager ses parents à ses heures creuses.

Sa ténacité en bandoulière, il s’ouvre les portes de l’Université de Dakar pour suivre des études en Economie. Son œuvre musicale, riche de sonorités, de rythmes, en dit long sur son background et ses expériences. Son premier album international, « Thiaroye », fait honneur à un microcosme où se déploie des humanités, où on use de sa science, « Xel », (son deuxième album) pour exister et conquérir le monde comme la mer, « Geej » (album sorti en 2008).

El hadj Ndiaye a dédié son génie à la cause de l’homme qui trouve refuge dans la nature et dans sa capacité à en jouir avec intelligence. Lui-même le dit : « Je n’ai jamais été tenté par la chanson laudative. Je ne fais pas grief de cela aux musiciens qui y trouvent leur bonheur. Ma conviction est que le rôle de l’artiste est éminemment social ». Il y a plus de chance de chanter au Conseil de l’Europe, comme il l’a fait un soir de bonheur, quand le message donne matière à réfléchir sur le devenir de l’humanité.

Le natif de Hann a aussi révélé au monde ses talents d’acteur de cinéma. Ce qui en fait, définitivement, un artiste accompli. Il a joué dans deux films de Sembene Ousmane, « Camp Thiaroye » et Guelwaar » et rendu une copie très proche de l’homme entier qu’il est dans « Karmen Geï » de Joseph Gaï Ramaka. Le génie de l’artiste, c’est aussi dans sa faculté de se réinventer. El Hadj y est parvenu avec bonheur.

Le Soleil