Interview : Le professeur Ama Diémé analyse le processus de paix en Casamance

La crise Casamançaise est vieille de 33 ans. Xibaaru interroge les acteurs qui évoluent dans la recherche de la paix. Pour cette fois, nous avons eu un entretien avec le professeur Ibrahima Ama Diémé membre du groupe de réflexion pour la paix en Casamance (GRPC). Ama Diémé, sans détour, se lâche et dit tout. De la gestion à la négociation, en passant par les facteurs bloquant, le professeur pose le doigt sur les vrais problèmes.
Xibaaru : Mr Ibrahima Ama Diémé, en tant que professeur d’histoire et membre du GRPC, comment appréciez-vous l’évolution du processus de paix dans la partie sud du pays ?
Ama Diémé: Depuis 2012 nous nous investissons avec toute l’abnégation requise pour amener les principaux acteurs à comprendre que seule la négociation est la voie pour sortir de crise.
xibaaru : La crise a trop duré, est-ce un échec de ceux ont eu en charge cette question ?
Ama Diémé : C’est vrai, à chaque fois qu’on est face à la presse, on nous parle justement de cette durée. 33 ans, moi je m’en offusque, je ne m’en glorifie pas parce qu’un conflit qui dure 33 ans sans solution c’est soit les gens n’y mette pas les moyens qu’il faut pour le résoudre ou alors ils ne savent pas comment faire pour le résoudre. Comme il n’y a pas de problème sans solution, je pense qu’il faut que nous nous ressaisissions tous pour savoir que 33 ans quand même c’est trop. Il ne faut pas qu’on s’en glorifie, il faut qu’on s’arrête et qu’on se dise que trop c’est trop, arrêtons et trouvons la solution, la meilleure. La solution, elle existe mais ça ne peut être qu’autour de la table de négociation. Et pour aller à la table de négociation, il faut que les principaux acteurs mettent le prix qu’il faut pour y arriver.
Xibaaru. Pourquoi ça tarde alors ?
Ama Diémé : Souvent les gens vous disent, oui il n’y a pas de difficultés mais on ne peut pas entretenir son adversaire mais je crois que du point de vue de la gestion d’un dossier comme celui-là, on sait notre pays participe à des activités de maintien de la paix et de recherche de solution à des crises en dehors du Sénégal. Mais si les gens n’y mettaient les moyens pour qu’ils y arrivent est ce qu’ils y arriveraient ? C’est parce que la communauté internationale met les moyens pour qu’ils y arrivent. Pourquoi quand il s’agit du Sénégal, à l’intérieur du Sénégal, parce que la crise se trouve en Casamance, on ne veut pas mettre les moyens pour arriver à résoudre ce problème ? C’est soit on en a une mauvaise appréciation ce qui est dommage ou alors il n’y a pas la volonté et là aussi c’est dommage. Nous pensons que, depuis que nous nous investissons au niveau du GRPC qu’on va arriver à faire comprendre que la paix elle n’a pas de prix, la paix a un coup et il faut accepter de payer ce coût pour arriver à la paix. Maintenant les autres acteurs qui se réclament du MFDC doivent comprendre aussi que…
Xibaaru : Comment appréciez-vous l’attitude du MFDC ?
Ama Diémé : Les autres aussi, ceux qui se réclament du MFDC doivent savoir que les guerres les plus longues et les plus meurtrières se sont terminées autour de la table de négociation même s’il s’agit de deux camps bien distincts. La 1ère guerre mondiale s’est terminée par des négociations qui ont donné naissance à la société des nations (SDN) qui est l’ancêtre de l’ONU. La 2ème guerre mondiale s’est elle aussi terminée comme la 1ère et a abouti à la naissance de l’ONU et pourtant, elle a fait des milliers de morts dans les combats qui a opposé l’Allemagne à adversaires mais les gens ont compris après qu’il fallait s’asseoir et discuter. Il faut que, eux aussi, comprennent qu’il faut s’arrêter et discuter et pour s’arrêter et discuter, il faut qu’on s’écoute. Il ne faut pas que des gens pensent que c’est eux les seuls à avoir un idéal pour la Casamance, un idéal pour le Sénégal.
Xibaaru : Comment appréciez-vous l’attitude de l’état ?
Ama Diémé : L’état ne doit pas condamner quelqu’un pour ses idées. Par contre il y a des actions et quand ces actions sont répréhensibles, il faut les réprimer et conseiller à ce que ces actions ne soient pas répétées. Donc la violence ne règle rien parce que la violence appelle la violence et le sang appelle le sang et aucun d’entre nous, quel que soit le camp où on peut vouloir se situer, ne doit pas dire moi j’utilise la violence pour régler un problème. Maintenant, quand on se retrouvera autour de la table de négociation, je pense que toutes les questions doivent être posées pour que des solutions idoines leurs soient apportées.
Xibaaru : Mais professeur, justement, sur quoi faudrait-il discuter ? Apparemment cette question constitue un blocage à l’ouverture des négociations ?
Ama Diémé : Justement, cette question bloque. C’est pourquoi j’ai dit que les acteurs principaux ne sont, peut-être pas, au fait de ce que c’est que le vrai problème. Parce que ceux qui se sont rebellé disent, nous voulons l’indépendance mais si tu veux discuter avec eux, commence d’abord par discuter de la question de l’indépendance. Ça doit faire partie des questions qu’il faudrait discuter, c’est tout, sinon, il y aura blocage parce que si on dit, on veut discuter de tout sauf de l’indépendance mais donc on ne discute pas.
Xibaaru : Comment appréciez-vous l’approche de chaque président de la république qui a géré cette affaire
Ama Diémé : Ce qui a été la malchance du Président Abdou Diouf c’est qu’il a dit, je discute de tout sauf de l’indépendance, finalement il a fait ses 20 ans, il n’a rien réglé. Le Président Abdoulaye Wade est arrivé, ça a été la même chose. Quand il a voulu discuter de tout y compris la question de l’indépendance, l’état n’a pas voulu suivre. Finalement il n’a pu obtenir que quelques avancées mais ça s’est arrêté là. Et là aussi il y a eu la grande utilisation de l’argent qui a fait que les choses ne se sont pas passées comme il se doit. Le président Macky est arrivé mais il faut qu’il comprenne que celui qui se plaint de n’avoir pas eu un bonbon, il faut discuter de ce bonbon avec lui. L’état a le droit de défendre l’intégrité territorial et donc si quelqu’un qui appartient à cet ensemble territorial dit qu’il ne veut plus appartenir au territoire, il faudrait savoir pourquoi il ne veut plus appartenir à ce territoire. Et si vous arrivez à régler le pourquoi il ne veut pas appartenir à ce territoire, je pense qu’il ne dira plus qu’il ne veut plus être là. Mais si vous refusez à priori de discuter de ça, vous allez discuter de quoi ? Voilà ce qui fait la discorde par rapport à cette question. Mais j’ose croire que la volonté du président Macky Sall de résoudre ce problème par la négociation, elle est affichée mais c’est la démarche pour y arriver qui fait défaut parce qu’il y a des gens qui pensent qu’on ne doit pas discuter avec X ou Y. Aujourd’hui des fonctionnaires sénégalais sont dans les pays étrangers pour tenter de résoudre des problèmes. Or les soldats ou les fonctionnaires sénégalais qui vont là-bas c’est pour discuter avec toutes les parties. Pourquoi chez nous on ne veut pas discuter ? Voilà le problème et le jour où on acceptera de discuter, vous verrez que l’expertise sénégalaise est là pour apporter des réponses à tous les problèmes soulevés, y compris celui qu’on pense être tabou, celui de l’indépendance parce que l’état viendra pour dire, vous ne pouvez pas avoir l’indépendance, les autres diront non, nous voulons l’indépendance et ils vont discuter et trouver un terrain d’entente. Ou c’est l’indépendance, mais… ou alors pas d’indépendance mais… Je crois qu’il faut avoir le courage d’aller discuter

Propos recueillis par L.Badiane pour xibaaru.com

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