Aminata Sow Fall : « L’argent et les promoteurs ont dénaturé la lutte

Aminata Sow Fall, distinguée du grand prix de la francophonie de l’Académie française comparaison entre la lutte traditionnelle et la lutte business :
« Pour la lutte, ce qui passe, c’est qu’avant, les lutteurs étaient des rêveurs. La lutte, ce n’était pas de la violence. C’était un temps de bonheur. Moi, je pense que la lutte, c’est simplement un temps de poésie. Parce que le lutteur, quand il venait, il y avait tout l’arsenal, de la musique, du chant, de la danse. Il faisait des « bakk » qui étaient des poèmes de haute facture. Il dansait, il chantait et même dans sa posture et sa tenue, il avait sa mystique mais pas l’argent. Maintenant, ce qui a gâté la chose, c’est quand il y a eu des promoteurs et de l’argent. Beaucoup d’argent d’ailleurs. J’aimais tellement les spectacles de lutte, pourtant je n’allais pas en voir. On n’avait pas la permission d’aller regarder ces choses-là. Ça se faisait à la pointe de l’île. C’est quand j’étais adolescente et que je passais les vacances chez une de mes sœurs à Louga, je devais avoir 15-16 ans, c’est là que j’ai assisté pour la première fois à un combat de lutte. C’était vraiment des moments euphoriques et très beaux. Une fois aussi, j’étais venue en vacances à Dakar et là où il y a le marché de Fass, il y avait une arène et un jour, il y a le géant Fodé Doussouba qui luttait avec un autre pas connu dans l’arène. Et ce jour, il paraît que Fodé Doussouba devait percevoir 50 mille. Mais aujourd’hui, la lutte est devenue un véritable business…C’est pourquoi je parle de la puissance négative de l’argent, quand la gestion de l’argent n’est pas bien digérée. Je ne dis pas que je mène la guerre contre l’argent. C’est normal de travailler et de gagner de l’argent. Mais il ne faut pas que l’argent soit au-dessus. Il faut que l’être humain avec son éthique, sa vision et ses idéaux puisse maîtriser ce problème. Il ne faut pas que cela soit l’argent pour l’argent ou l’argent à tout prix. Je pense que c’est ce qui arrive maintenant. Avant, la lutte était un moment unique de culture et de plaisir. Je me souviens bien d’un « bakk » de Mame Gorgui Ndiaye qui s’adressait à un autre lutteur qui l’avait battu et il disait « Tu aurais pu me battre mais sans me casser une dent ». Et il n’y avait pas de récriminations, d’adversité et de bagarre. Moi je ne suis pas pour la lutte moderne avec la boxe et autre. La lutte, c’était de l’art à plusieurs niveaux. Ce qui était mis en valeur, c’était la beauté plastique du lutteur, son intelligence c’est-à-dire ne pas casser ou faire saigner. On mettait plus en valeur l’intelligence tactique, voir comment un lutteur peut venir à bout de son adversaire supposé être plus fort sur le plan physique. Tout ça se perd malheureusement. Ces lutteurs étaient des personnes tranquilles qui ne vivaient pas forcément de la lutte. Ils avaient d’autres métiers. La compétition autour de l’argent a créé la violence dans les stades. » source EnQuête