Qu’est-ce qui se cache derrière les 28% de musulmans «ultras»?

C’est un chiffre qui fait couler beaucoup d’encre. L’étude sur les musulmans de France de l’IFOP pour l’Institut Montaigne, publiée dans le Journal du Dimanche, a dévoilé quantité d’informations sur les profils des musulmans français. Deux tiers d’entre eux pensent que la laïcité permet de vivre librement sa religion, un tiers ne se rend jamais à la mosquée, 85 % des femmes acceptent de se faire soigner par un médecin de sexe opposé… Mais c’est un chiffre et un seul qui a fait réagir les politiques : 28 % de ces musulmans ont adopté un système de valeurs clairement opposé à celles de la République. Dont une moitié de jeunes. Une donnée à prendre avec des pincettes.

Problème de définition

Dans un contexte marqué la peur du terrorisme et la campagne électorale, les amalgames peuvent s’accélérer. L’étude précise que ce groupe, à la marge, « autoritaire » défend « des valeurs clairement opposées aux valeurs de la République » Ils sont majoritairement jeunes, peu qualifiés et peu insérés dans l’emploi et vivent dans les quartiers populaires périphériques des grandes agglomérations. Il est intéressant de voir que parmi les nombreux enseignements de cette enquête de l’Institut Montaigne, ce chiffre de 28 % de musulmans dits « ultras » a retenu l’attention des politiques. Sur son blog, le candidat à la primaire de la droite Alain Juppé a estimé que, face à ce « durcissement de la religion musulmane », il fallait bâtir « un Etat fort ». De son côté, François Fillon a relevé au « Grand rendez-vous » Europe1/iTELE/Les Echos « une sorte de dynamique en faveur de la radicalisation ».

« Cela ne veut pas dire radicalisés »

Mais ce chiffre mérite précisions. Sur Europe 1, la journaliste Marie-Christine Tabet auteure de l’enquête nuance : « C’est 28 % de musulmans qui seraient dits « autoritaires », beaucoup plus fermés sur la religion (…) «ça ne veut pas dire radicalisés. » Et ce chiffre recouvre une multitude de réalités. Certains portent la burka, d’autres défendent la polygamie… « La qualification de marginal n’est pas adéquate, car elle dépend d’où on met le curseur : est ce qu’on s’intéresse à l’habillement, au comportement alimentaire, au rapport à l’éducation…, souligne le sociologue Raphaël Liogier.

Un dynamisme peu étonnant

Ce dynamisme d’un islam plus rigoriste chez les jeunes n’étonne pas le chercheur. « Depuis les années 2000, il y a un revival de l’islam de la jeunesse mais en dehors de l’islam structuré de la génération précédente, analyse Raphaël Liogier. Avant, aller à la mosquée, ça rappelait le pays. Aujourd’hui, les jeunes se retrouvent dans un islam globalisé. Ces préceptes minutieux répondent au désir d’individualisation des adolescents. S’habiller différemment, c’est une façon de montrer qu’ils sont différents. » Et ce n’est pas l’apanage de l’islam. « Dans toutes les religions du monde, le converti est plus jeune et plus rigoriste. Cela ne veut pas dire que ce sont des gens dangereux, plaide l’auteur de La guerre des civilisations n’aura pas lieu. On a tendance à faire un lien immédiat entre comportement extrême et violence. » Car rigoriste ne rime pas avec salafiste, qui ne signifie pas terroriste… Un détail de taille, passé plutôt inaperçu dans les commentaires sur cette enquête : contrairement aux préjugés, « les conversions à l’islam de jeunes dont les parents ne sont pas musulmans apparaissent deux fois moins nombreuses que les « sorties » de l’islam – c’est-à-dire la désaffiliation de jeunes issus de familles musulmanes », poursuit le chercheur.

Pourquoi ce rigorisme séduit les jeunes ?

L’étude de l’Institut Montaigne avance quelques pistes pour expliquer l’attrait d’un islam plus rigoriste par les jeunes Français musulmans. « Un islam qui apparaît comme une réponse au malaise identitaire car il permet de répondre à la question « Qui suis-je si je ne suis ni vraiment français ni citoyen du pays d’origine de mes parents ? » Un islam qui se veut en rupture avec celui des grands-parents, des parents qui ont baissé la tête […]. Un islam, qui, de fait n’est plus transmis par la famille mais par des groupes politico-religieux divers (Tariq Ramadan, Frères musulmans, Tabligh, salafistes, voire État islamique). Mais, les causes extérieures sont loin d’expliquer à elles seules ce phénomène : les difficultés de l’intégration jouent un rôle majeur. » Quatre facteurs sont ainsi cités : la désindustrialisation (deux tiers des musulmans sont des enfants d’ouvriers et d’employés), la dépolitisation; et l’école et l’Etat qui ne sont plus synonymes d’espoir.

Les risques d’un discours stéréotypé sur les jeunes musulmans

Justement, François Burgat, directeur de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman explique cette tendance par « les ratés évidents de la machine républicaine à fabriquer des citoyens », soulignant la défiance des autorités à l’égard des musulmans.

Le risque, c’est d’alimenter ce repli identitaire par l’islamophobie. « L’islamophobie peut provoquer des vocations chez les plus fragiles, insiste Raphaël Liogier. Les politiques jouent aux pompiers pyromanes à force de parler de burkini et de nourrir les stéréotypes. » Et les chercheurs de l’enquête de l’IFOP mettent en garde. « Le pire serait que l’on réponde à la pulsion de révolte d’une partie des jeunes, fondée sur l’idée qu’il y a « eux » – les « impurs » – et « nous » – les musulmans fiers de l’être, mais victimes de l’islamophobie ambiante – par un discours politique fondé lui aussi sur cette dichotomie. Dans le contexte sécuritaire actuel, cette tentation sera difficile à éviter. Mais, il faut savoir résister aux provocations et à la haine. Surtout quand elles proviennent d’une part significative de la jeunesse française. La France peut faire la guerre à Daesh, elle ne peut pas entrer en guerre avec une partie de sa jeunesse. »