Mali : Moussa Mara, un ex-Premier ministre plein d’ambition

Limogé début 2015, Moussa Mara, l’ex-Premier ministre, n’a pas renoncé. Dans son viseur : la mairie de Bamako et, peut-être un jour, la magistrature suprême. Mais encore faudrait-il qu’il en ait les moyens.

Certains l’exècrent, le jugeant trop arrogant et ambitieux. D’autres l’adulent, voyant en lui l’un des dirigeants les plus compétents et prometteurs de sa génération. Mais une chose est sûre : Moussa Mara ne laisse personne indifférent. À 41 ans, le fougueux président du parti Yelema (« changement », en bambara) s’est fait un nom et ne cache pas ses ambitions – quitte à en agacer plus d’un sur les bords du fleuve Niger. Maire de la commune IV de Bamako, ministre de l’Urbanisme puis Premier ministre à seulement 39 ans, cet expert-comptable de formation présente déjà un solide CV.

Un rival de taille pour IBK

Et il ne compte pas s’arrêter là. Candidat à la mairie centrale de la capitale aux prochaines élections, prévues pour le 20 novembre après plusieurs reports, il a aussi, même s’il se garde bien de l’annoncer pour le moment, les yeux rivés sur la présidentielle de 2018.

Il défierait alors celui qu’il a un temps appelé « tonton » et à qui il doit une bonne partie de son ascension politique fulgurante : Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), probable candidat à sa succession. Malgré leur différence d’âge (le chef de l’État sortant a 71 ans), les deux hommes se connaissent bien. En 2007, IBK, alors président de l’Assemblée nationale, se présente aux élections législatives dans la commune IV de Bamako.

Poids lourd de la politique malienne, il est contraint, à la surprise générale, de disputer un second tour face à Moussa Mara, jeune candidat indépendant et inconnu du grand public, rentré quelques années plus tôt au Mali après ses études à Paris. Il l’emportera finalement de justesse, avec 51 % des voix. « Je suis né politiquement le soir du premier tour des législatives de 2007. C’était David contre Goliath, mais IBK a eu chaud », se rappelle Mara.

Controverses autour de son passage par le gouvernement

Boosté par ce bon résultat, le novice persévère. En 2011, il est élu maire de la commune IV de Bamako, après une première élection invalidée deux ans plus tôt à la suite d’une plainte de ses rivaux. Keïta, lui, suit de près la progression de son ex-challenger. En 2013, l’aîné et son cadet, qui a lancé son parti, Yelema, se présentent tous les deux à la magistrature suprême. Au soir du premier tour, Moussa Mara apporte son soutien à IBK, arrivé en tête face à Soumaïla Cissé, le candidat de l’Union pour la république et la démocratie (URD).

Certains barons ne digèrent pas de s’être fait griller la politesse par un « petit », extérieur au parti

Une fois élu, le nouveau chef de l’État nomme son jeune allié ministre de l’Urbanisme. Cette nomination ne sera qu’une marche vers l’ultime consécration de Mara : son bombardement à la primature, le 5 avril 2014.

Dans les rangs du Rassemblement pour le Mali (RPM), le parti présidentiel, cette nomination fait grincer des dents. Certains barons ne digèrent pas de s’être fait griller la politesse par un « petit », extérieur au parti. Dans l’opposition, le nouveau chef du gouvernement, accusé d’être un Machiavel hautain à l’ambition démesurée, n’est pas davantage apprécié.

« Ses candidatures aux législatives et aux communales ont été soutenues par Amadou Toumani Touré contre IBK et le RPM, ce qui ne l’a pas empêché de rejoindre Sanogo et les putschistes dès les premières heures du coup d’État en 2012, critique un opposant de premier plan. Mara est comme ça : il fait tout pour parvenir à ses fins. »

À peine aux commandes, le nouveau Premier ministre, au verbe haut, fait rapidement parler de lui en décidant de faire ce qu’aucun représentant du gouvernement n’a osé depuis l’élection d’IBK : se rendre à Kidal, bastion de la rébellion touarègue. Le 17 mai 2014, sa visite met le feu aux poudres. Les groupes armés rebelles prennent la délégation gouvernementale pour cible, font plusieurs morts et exécutent des officiels maliens au gouvernorat.

Les soldats maliens battent en retraite. Après avoir passé la nuit sur un lit de camp au milieu des militaires, Mara rentre en héros à Bamako, acclamé par une foule à la sensibilité patriotique exacerbée. Trois jours plus tard, la contre-offensive de l’armée malienne tourne au fiasco, et les groupes rebelles reprennent pied dans plusieurs localités du Nord. Peu importe : dans l’imaginaire collectif, Moussa Mara est le seul ministre qui a osé braver les balles des rebelles touaregs – un fait d’arme qui, aujourd’hui encore, lui vaut une certaine popularité dans le sud du pays.

Un éloignement de la mouvance présidentielle

Malgré un récent rapport d’enquête parlementaire pointant son rôle dans la débâcle de Kidal et les vives critiques de la communauté internationale, le natif de Kati, fils d’un militaire ayant participé au coup d’État de Moussa Traoré, assume. « C’était mon devoir d’y aller. Je n’ai commis aucune faute, à part peut-être celle d’avoir sous-estimé la volonté des groupes armés de nous attaquer », se défend-il.

En janvier 2015, il est remercié par le chef de l’État, avec lequel les relations se sont rafraîchies. Affirmant qu’il a toujours été loyal envers IBK, l’ex-chef du gouvernement accuse l’entourage présidentiel de lui avoir « savonné la planche » en lui prêtant des desseins carriéristes. « Le président n’a besoin de personne pour trancher, rétorque une source à Koulouba. La vérité, c’est que Mara était affaibli par l’épisode de Kidal et que son leadership était très critiqué. Ce n’était plus tenable. »

Signe d’une certaine tension, les deux hommes ne se sont plus revus en tête à tête depuis ce limogeage. Aujourd’hui libre de tout mandat, le leader de Yelema entretient des rapports

exécrables avec le RPM mais fait toujours officiellement partie de la majorité. Pour combien de temps encore ? Dans son camp, certains militent pour un départ de la mouvance présidentielle, mais lui s’y oppose, par « respect pour la parole donnée ».

En attendant les prochaines élections, ce père de famille fan de tennis multiplie les déplacements et les activités politiques dans le pays et à l’étranger, durant lesquels il prône le libéralisme économique tout en défendant un certain conservatisme social et religieux.

Convaincu de ses chances et sûr de ses capacités, l’électron libre Moussa Mara met en avant sa cote de popularité face à ceux qui l’accusent d’être un ambitieux orgueilleux. « Il a eu une progression très rapide en seulement quelques mois, passant de “petit” maire de quartier à Premier ministre sans y être forcément préparé. S’est-il brûlé les ailes ou va-t-il aller plus loin ? » s’interroge un responsable politique.

L’intéressé, lui, est persuadé qu’il prendra la seconde option. Dans sa tête, nul doute que la mairie centrale de Bamako ne saurait être qu’une étape sur le chemin menant au sommet de la colline de Koulouba.

Cette fois, c’est la bonne ?

Déjà reportées à plusieurs reprises en raison du contexte sécuritaire tendu, les élections communales – organisées pour la dernière fois en 2009 – ont finalement été annoncées pour le 20 novembre par le gouvernement « sur toute l’étendue du territoire national ». Mais, à moins de trois mois du scrutin, de nombreux observateurs internationaux et opposants considèrent que les conditions ne sont pas réunies pour organiser ces élections.

L’absence d’administration dans plusieurs localités du Nord, les problèmes d’insécurité ou encore les combats réguliers entre groupes armés rivaux constituent autant d’obstacles à la bonne tenue du scrutin. De leur côté, les autorités entendent cette fois tenir ce calendrier électoral pour montrer que le retour à la normale est amorcé.