Les élections présidentielles africaines sont-elles crédibles ?

Les consultations électorales se multiplient sur le continent africain depuis l’an dernier. Mais quel crédit leur apporter ? La réponse d’un politologue.

Par Christian Bouquet*, TheConversation.com

Au cours des 18 mois qui séparent le début de l’année 2015 de la fin du premier semestre 2016, pas moins de 19 élections présidentielles ont eu lieu sur le continent africain, impliquant plus de 169 millions d’électeurs pour une population concernée estimée à plus de 425 millions d’habitants. Fin 2016, la moitié de la population africaine aura été invitée à participer à une élection présidentielle en deux ans. Au plan quantitatif, on doit reconnaître que les peuples africains n’ont jamais été autant consultés en si peu de temps. Est-ce un bon indicateur des progrès de la démocratie ? Ce n’est pas si sûr.

Processus électoral et processus démocratique

D’abord parce qu’il ne faut pas confondre processus électoral et processus démocratique, car s’il n’y a pas de démocratie sans élection, il peut y avoir des élections sans démocratie. Ensuite parce qu’une analyse plus approfondie des 19 scrutins évoqués précédemment montre des différences parfois sensibles entre les différents cas de figure. Qu’entend-on par élections présidentielles ? Il s’agit, évidemment, de consultations visant à désigner un président de la République. Mais les modes opératoires ne sont pas partout les mêmes.

Ainsi les dispositions constitutionnelles ne prévoient-elles pas partout le recours au suffrage universel pour élire le chef de l’État. À Maurice, c’est le gouvernement qui a porté, le 31 mai 2015, Ameenah Gurib-Fakim à la magistrature suprême – un poste purement honorifique. En Somalie, c’est le Parlement qui désignera le président avant la fin 2016. En Angola, c’est le chef du parti vainqueur des élections générales de 2017 qui sera président.
Dans certains pays, l’élection présidentielle ne comporte qu’un seul tour, et c’est le candidat arrivé premier qui gagne, même avec un score très bas. Il en est ainsi au Malawi, en Zambie, au Rwanda, au Cameroun. Ce sont des dispositions relativement récentes qui ont imposé ce système au Togo (2002), au Gabon (2003) et en République démocratique du Congo (2011). On comprend qu’une opposition divisée n’a guère de chances d’obtenir une alternance dans de telles conditions, et les autocrates au pouvoir savent en jouer.

Le suffrage universel et les deux tours sont parfois complétés par une règle qui vise à préserver la cohésion nationale. Ainsi au Nigeria le candidat doit obtenir la majorité simple mais aussi 25 % des suffrages dans au moins 24 des 36 régions de la fédération, faute de quoi il doit y avoir un second tour. C’est un système voisin qui prévaut au Kenya où le vainqueur doit obtenir 25 % des voix dans au moins 24 des 47 comtés, mais il doit également décrocher la majorité absolue sur l’ensemble du territoire.

Enfin, avec le temps, des modifications constitutionnelles ont parfois été apportées pour déverrouiller la limitation du nombre des mandats présidentiels, confirmant ainsi qu’il ne faut pas confondre élections et démocratie, puisque ces dispositions nouvelles ont presque toujours été adoptées par référendum.

Contrôle citoyen et tricheries

Qu’entend-on par crédibilité ? C’est plus long à expliquer, et surtout à démontrer. Pour établir la carte proposée ci-dessous, nous avons retenu un certain nombre de critères, sans être dupes des ambiguïtés qui peuvent être légitimement soulignées et qui auraient pu conduire à abandonner le projet de cartographie électorale initié à LAM (Les Afriques dans le monde).

Si nous avons décidé de persister, c’est essentiellement parce qu’il est devenu beaucoup plus difficile qu’autrefois de tricher sur les chiffres des résultats. En effet, la « révolution des smartphones » permet désormais de transmettre en temps réel les procès-verbaux de tous les bureaux de vote à des plateformes centralisées opérées par des organisations de la société civile, souvent encadrées par des associations internationales. Les partis politiques maîtrisent également cette technologie de telle sorte que toutes les données sont disponibles dans les réseaux parallèles avant que les organismes officiels (commissions électorales, conseil ou Cour constitutionnelle) ne publient les résultats.

Pour échapper à ce contrôle citoyen, les pouvoirs en place n’ont d’autre choix que de couper les communications internet pendant les opérations électorales. Le Congo Brazza et le Tchad l’ont fait en 2016 : ils sont en rouge sur notre carte, comme Djibouti dont les résultats détaillés de l’élection présidentielle du 8 avril 2016 n’ont toujours pas été publiés.

Mais tricher sur les chiffres est encore possible en amont des résultats, en jouant sur les fichiers électoraux et donc sur l’inscription des électeurs. Certes, dans des pays où l’état civil est embryonnaire, il est difficile de tenir des listes électorales à jour, et la simple délivrance des cartes d’identité est un exercice long et coûteux. Les pourcentages d’enrôlement sont donc très variables, et varient entre 25 % (d’électeurs par rapport à la population totale) en Côte d’Ivoire et à Djibouti à 55 % en Guinée et au Tchad.

Dans certains pays, une disposition particulière a été introduite pour permettre à des électeurs non inscrits de voter quand même. C’est le « vote par témoignage » au Niger ou le « vote nomade » au Tchad. Cela a permis au vainqueur d’obtenir, dans certaines régions, davantage de suffrages sur son nom qu’il n’y avait d’inscrits. Par voie de conséquence, le Niger est en rouge sur la carte.

Pourcentages soviétiques

D’autres critères ont été pris en compte, bien qu’ils soient plus difficiles à mesurer. Par exemple, la campagne électorale a été analysée en fonction de la liberté de la presse et de l’expression publique en général, de l’équité dans l’exposition médiatique des candidats, des moyens mis en œuvre par les appareils politiques ou par les candidats. Les opérations électorales elles-mêmes ont été observées sous plusieurs indicateurs : bulletin unique, urnes transparentes, libre circulation des électeurs, absence de « pressions ». Sous cet angle, le Soudan, l’Ouganda, la Guinée équatoriale et le Burundi ont basculé dans le rouge.
Enfin, nous avons été attentifs à la reconnaissance des résultats par les perdants, ainsi que par la communauté internationale, et nous avons noté – à leur juste valeur – les avis des observateurs « indépendants » nationaux ou étrangers. Le point de vue des chercheurs a également été écouté. Moyennant quoi, le Togo et la Tanzanie ont rejoint la catégorie des pays où la crédibilité des élections est considérée comme douteuse.
La synthèse de ces paramètres donne la carte que nous publions, en rouge et en vert. Pour permettre de comparer ce qui est comparable, nous avons choisi de représenter le score de chaque vainqueur en fonction des suffrages obtenus par rapport aux inscrits, ce qui relativise parfois les pourcentages « soviétiques » obtenus par certains autocrates. Chacun pourra naturellement remettre en cause le point de vue que nous avons souhaité illustrer. C’est bien l’objectif de notre entreprise.

Christian Bouquet est chercheur au laboratoire Les Afriques dans le monde »/LAM de Sciences Po Bordeaux et professeur émérite de géographie politique à l’université Bordeaux-Montaigne