En Libye, le « double jeu » de Paris attise le discours anti-français

Une campagne anti-française bat son plein en Libye, où la France est accusée d’ingérence dans le conflit libyen après l’annonce de la mort de trois sous-officiers du renseignement en mission à l’est de Benghazi.

En septembre 2011, l’ancien président Nicolas Sarkozy, flanqué de l’ex-Premier ministre britannique David Cameron, était acclamé en Libye par une foule de manifestants en liesse, drapeau tricolore à la main, pour célébrer la chute du régime du colonel Mouammar Kadhafi.

Presque cinq ans plus tard, ce même drapeau français est littéralement foulé aux pieds à Tripoli et à Misrata, piétiné depuis plusieurs jours par des centaines de manifestants en colère contre « la présence militaire française ». Une réaction virulente provoquée par l’annonce officielle française, le 20 juillet, de la mort de trois sous-officiers du renseignement en mission à l’est de Benghazi, dans un « accident d’hélicoptère ».

Cet évènement a contraint la France à reconnaître pour la première fois la présence de soldats français en Libye, alors que jusqu’ici Paris se bornait à expliquer que ses avions militaires survolaient le pays pour collecter du renseignement sur les jihadistes de l’organisation État islamique (EI). En février, la publication d’un article par le quotidien Le Monde faisant état de la présence de forces spéciales françaises et d’agents secrets en Libye avait poussé le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, a lancé une « enquête pour compromission » du secret-défense.

Toujours est-il qu’après la disparition des trois membres de la DGSE, le gouvernement libyen d’union nationale (GNA), dirigé par le Premier ministre Fayez al-Sarraj et reconnu par la communauté internationale et les Nations unies, a réagi avec virulence en accusant la France d’avoir violé son territoire.

Campagne anti-française

Depuis, une campagne anti-française, encouragée par le GNA, bat son plein en Libye, où un appel à boycotter les entreprises françaises a été lancé par des manifestants à Tripoli. À Benghazi, le Conseil de la choura des révolutionnaires, une importante coalition hétéroclite de milices, dont certaines islamistes, a appelé les Libyens à se mobiliser pour « expulser » les militaires étrangers, notamment français, en évoquant une « invasion des croisés ».

Fayez al-Sarraj a pourtant reconnu, fin juin, dans un entretien à l’AFP, que ses troupes recevaient de l’aide étrangère en « expertise et logistique », donc que des pays occidentaux menaient bel et bien des opérations de renseignement dans son pays. Comment interpréter alors le courroux du Premier ministre ?

« Il fallait s’attendre à ce type de réaction, légitime dans ce genre de cas où la souveraineté du pays est mise publiquement en cause, mais il faut ajouter que le Premier ministre libyen joue au naïf, car il sait pertinemment que les occidentaux effectuent des missions de renseignement en Libye », explique à France 24 la spécialiste de la Libye Hélène Bravin, chercheuse associée à l’IPSE (Institut prospective & sécurité en Europe) et auteure de « Kadhafi : Vie et mort d’un dictateur » (François Bourin Editeur). Et d’ajouter : « En réalité, Fayez al-Sarraj joue un double jeu en surfant sur un sentiment souverainiste à des fins politiques, car il a de grandes difficultés à asseoir l’autorité de son gouvernement auprès de l’ensemble des Libyens, alors qu’il a les faveurs de la communauté internationale ».

Au-delà de la récupération politique, Tripoli semble également soupçonner Paris de soutenir, via des éléments des forces spéciales françaises, les troupes du général controversé Khalifa Haftar, qui tiennent l’est du pays et qui luttent contre les groupes islamistes – dont les jihadistes de l’EI – à Benghazi. Or l’autorité du GNA, officiellement soutenu par la France, n’est pas reconnue par le général Haftar, chef proclamé de l’Armée nationale libyenne (ANL), loyal au Parlement de Tobrouk, autorité rivale et antérieure au GNA.

Des sources libyennes citées par Reuters indiquent en effet que la France ne se contenterait pas de mener des missions de renseignement, mais que des militaires français conseillent les forces du général Khalifa Haftar.

Côté français, une source officielle interrogée par l’AFP réfute cette thèse. « La réalité, c’est qu’il faut tout faire dans la lutte contre Daech [autre nom de l’EI, NDLR] et que les troupes du général Haftar ont été les premières à se positionner contre Daech », a-t-elle argué, tout en niant que les militaires français aillent au-delà de leur mission de « renseignement ».

Pragmatisme à la française

« La France brouille son discours en Libye en affirmant miser sur une solution politique, alors qu’on découvre en même temps qu’elle porte assistance au général Haftar, qui s’oppose au GNA et prône, lui, une solution militaire », estime Ezzedine Aaquila, analyste politique basé à Tunis, joint par l’antenne arabophone de France 24. « Ces deux postures n’aident en rien l’émergence d’une solution politique dans le pays ».

Même tonalité du côté d’Abdeslam al-Rajihi, journaliste basé en Libye. « La colère contre Paris s’explique par la contradiction totale entre, d’un côté, la position officielle de la diplomatie française, qui ne cesse d’affirmer qu’elle considère le GNA comme le seul représentant légal du peuple libyen, et, d’un autre côté, les initiatives militaires prises sans en informer les autorités libyennes, en apportant un soutien aux forces du général Haftar, qui ne cesse de saper l’autorité de ce même gouvernement », explique-t-il.

Accusé de jouer un « double jeu », Paris a réaffirmé sa position à la suite des accusations du GNA en déclarant que « le soutien au gouvernement d’entente nationale est une priorité pour la France ». La diplomatie française « encourage toutes les forces libyennes à se placer sous l’autorité de ce gouvernement pour participer au redressement du pays et à la lutte contre le terrorisme », dit-on du côté du quai d’Orsay.

Pour l’ancien ministre français de la Défense Alain Richard, « il est insensé de croire que la France serait en train de mener un double jeu ». Selon le sénateur socialiste du Val-d’Oise, « le gouvernement français n’en est sûrement pas à prendre partie dans ce conflit, et j’en suis convaincu, la mission des militaires français, au nom des gros intérêts de sécurité que nous avons en Libye, était une mission de renseignement contre des forces hostiles et non pas de soutien aux troupes du général Haftar ».

Hélène Bravin abonde dans ce sens et affirme qu’il s’agit d’une question de pragmatisme à la française au nom de la lutte contre les jihadistes : « Il existe un ennemi commun qui est Daech. Ces jihadistes sont dangereux pour toute la Libye et la zone sahélienne, et les Français ne font qu’utiliser les acteurs de la région pour récolter du renseignement