Emprisonnement de journalistes : Presse et responsabilité

Un journaliste emprisonné ? Ça ne se fait plus de nos jours ; parce que nous sommes tous tributaires, surtout nous pays pauvres, d’une opinion internationale qui ne s’accommode plus des restrictions à la liberté de la presse, l’un des piliers de la démocratie occidentale. Un régime qui emprisonne un journaliste est forcément dictatorial. Un journaliste emprisonné en Afrique ? C’est une information qui passera en boucle toutes les demi-heures sur les radios et télévisions internationales. C’est tant mieux pour nous journalistes du tiers-monde, trop souvent soumis à l’arbitraire de nos régimes qui sont loin d’être de véritables démocraties. Nombreux sont nos confrères qui ont été tués dans l’exercice de leur métier ou qui croupissent dans des prisons. J’avais fait personnellement l’objet de tracasseries et de menaces d’emprisonnement, voire pire, de la part de l’ancien régime, et j’avais apprécié à sa juste valeur le soutien que m’avaient apporté les confrères ivoiriens, une certaine radio mondiale et ses journalistes. Aussi, chaque fois qu’un journaliste sera-t-il arrêté pour s’être exprimé, je serai toujours de ceux qui plaideront pour sa libération immédiate. Nos pouvoirs qui ont compris que le fait d’emprisonner des journalistes pour leurs écrits se retourne toujours contre eux, ont pris des engagements à ne plus le faire. Mais comme ils ont plus d’un tour dans leurs sacs, ils disent toujours que malgré leur engagement à ne plus emprisonner des journalistes, il y a d’autres articles du code pénal qui permettent de le faire pour certains types d’infraction. Et la nuance entre le délit d’opinion et d’autres délits qui peuvent conduire en prison est souvent très maigre.
Ceci étant posé, nous journalistes, devons comprendre qu’il y a forcément une contrepartie à cette protection dont nous jouissons. Et elle s’appelle responsabilité. Agissons-nous toujours avec responsabilité ? Agissons-nous toujours dans le sens de l’intérêt général ? La liberté d’opinion et d’expression que nous réclamons autorise-t-elle tout ? Nous avons maintes fois discuté de ces problématiques à l’occasion de colloques, séminaires et autres rencontres professionnelles. Les choses ont-elles évolué positivement ? Chacun peut se faire sa propre opinion. Nous connaissons les principaux maux qui minent notre presse : absence de professionnalisme, politisation extrême, absence d’éthique. Lorsque les trois sont réunis chez un même journaliste, comme c’est malheureusement souvent le cas, les dégâts peuvent être très importants. Avant d’aborder le cas de nos confrères arrêtés, laissez-moi vous conter ce qui arrive à l’un de mes amis, René Yédiety, directeur d’une librairie bien connu dans le monde de la culture. Il a un différend avec un de ses associés qu’il accuse d’avoir détourné des fonds de l’entreprise qu’ils ont montée ensemble. Il porte plainte et l’associé est arrêté par la police. Qu’est-ce qui regarde la presse dans cette histoire ? Rien. Mais voici que depuis quelques jours, M. Yédiety est l’objet d’une vraie opération de lynchage de la part de certains journaux sans que l’on ne sache ce qui lui est reproché. Mais chacun a compris que de l’argent a circulé quelque part. Oui, combien de fois ne sommes-nous pas sollicités, nous, journalistes, pour régler des différends commerciaux, en soutenant la version de l’une des parties, ou en cherchant à salir l’adversaire ? Combien de nos confrères ne se livrent-ils pas à de vraies opérations de chantage ? Qui ignore cela dans ce pays ? Qui ne connait pas les journaux dont le chantage est la principale activité ?
Parlons de la politisation. Qui ignore que bon nombre de journaux ne sont que des organes des principaux partis politiques, et que les journalistes qui y travaillent sont avant tout des militants qui défendent la cause de leurs partis ? Depuis l’avènement de la démocratie, nous vivons une sorte de guerre froide à l’ivoirienne qui s’enflamme de temps en temps. Qui ignore que le rêve actuel de bon nombre d’Ivoiriens militants de certains partis est de voir chuter le Président Ouattara, et que tout ce qui peut lui être préjudiciable est du pain béni pour ceux-là ? Ils sont nombreux à avoir rêvé de voir les coups de sang des soldats mutins se transformer en coup d’état ou en révolution. Et ils existent, ceux qui d’une manière ou d’une autre, ont soufflé sur les braises en espérant qu’elles provoqueront un incendie qui consumerait le pouvoir. Ont-ils fini de rêver ou de chercher à agir ? Notre pays est dans une situation de très délicate instabilité, en ce sens qu’il peut basculer à tout moment dans le chaos. Malgré les grands progrès réalisés en peu de temps, les plaies ne sont toujours pas toutes cicatrisées. Et c’est en cela que notre sens de la responsabilité est sollicité à tout moment. Vouloir vendre du papier en faisant du sensationnalisme à tout prix, même au prix de la vérité, comme c’est souvent le cas, présenter ce pays comme étant en permanence sur le point de basculer dans la violence, un pays où l’on vit en permanence dans l’insécurité est irresponsable. Donner une information susceptible de provoquer des affrontements meurtriers sans en avoir vérifié l’authenticité est aussi irresponsable. Il en est de même d’une information qui, même si elle est vraie, est aussi susceptible de provoquer de la violence et que l’on livre quand même. Il est temps que nous fassions notre examen de conscience. C’est très joli de présenter les choses en disant que des soldats ont tiré en l’air et blessé des innocents sans être inquiétés, alors que les journalistes qui n’ont fait qu’en parler sont emprisonnés. Il serait bien que chacun de nous lise ce qui a été écrit dans les journaux mis en cause, et les conséquences que cela aurait pu entraîner, pour se faire sa propre opinion. En tout état de cause, saluons la décision de libérer nos six confrères.

Venance Konan

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