Démocratie en Afrique: des palabres aux conférences nationales

La fin de la Guerre froide a coïncidé  avec une « vague de démocratisation » en Afrique. Après les régimes de parti unique et les dictatures militaires qui ont fleuri sur le continent noir au cours des décennies 1970-80, les années 1990 ont vu plusieurs pays africains se lancer dans l’aventure de la démocratie avec un enthousiasme renouvelé, ce qui a conduit les observateurs à qualifier cette période d’ « années de seconde libération ». A l’occasion de la journée de la démocratie que célèbrent les Nations unies ce 15 septembre, RFI a interrogé l’historien sénégalais Mamadou Diouf* et le politologue africaniste Antoine Glaser**, sur le bilan de la transition démocratique en Afrique. Entretiens croisés.

RFI : Pour beaucoup d’observateurs, les turbulences post-électorales que traverse le Gabon depuis l’annonce des résultats officiels de la présidentielle confirment que le continent africain « n’est pas mûr pour la démocratie », comme l’affirmait Jacques Chirac. Pour vous aussi, cette crise gabonaise, est-elle révélatrice de l’échec de la démocratie en Afrique ?

Mamadou Diouf dans son bureau à l’université de Columbia à New York. © RFI/Sabine Cessou

Mamadou Diouf : Pour moi, les événements gabonais ne signifient aucunement l’échec de l’expérience démocratique dans laquelle le Gabon s’est lancé au sortir de la Guerre froide, comme un certain nombre d’autres pays africains. Depuis les années 1990, l’Afrique a fait d’immenses progrès en matière de gouvernance, avec des élections organisées à intervalles réguliers, qui ont débouché sur des changements de régime dans plusieurs pays. Il me semble que ce qui se passe au Gabon aujourd’hui, tout comme les autres crises électorales récentes touchant notamment le Burundi ou la Zambie, sont les dernières expressions de l’autoritarisme politique qui a sévi en Afrique dans la période postcoloniale. Je suis persuadé qu’on ne pourra plus revenir en arrière, aux années 1970-80.

Antoine Glaser est politologue et africaniste. © © Cees Vangelderen

Antoine Glaser : Je vois dans cette crise gabonaise des raisons d’espérer. Contrairement à ce qui se passait à l’époque d’Omar Bongo qui a gouverné le Gabon pendant 41 ans, et qui avait l’habitude de truquer les scrutins pour gagner les présidentielles avec des scores à la soviétique, sans que personne ne trouve à redire, les résultats serrés que viennent d’annoncer son fils Ali Bongo sont ouverts à la contestation. La mise en cause des résultats officiels était inimaginable il y a dix ans. Ce qui vient de se passer au Gabon montre que les processus électoraux sont de plus en plus surveillés en Afrique et que les citoyens se mobilisent pour montrer du doigt les fraudes éventuelles. Quels que soient demain les résultats des délibérations du Conseil constitutionnel gabonais appelé à arbitrer entre le fils Bongo et son adversaire Jean Ping qui conteste la victoire du président sortant, je crois fermement que la démocratie sortira renforcée de cette épreuve.

Chaque fois qu’il y a une crise de gouvernance en Afrique, on entend les médias expliquer que si la démocratie a du mal à s’enraciner dans un continent noir foncièrement inégalitaire et patriarcal, c’est parce que c’est un concept importé. Alors, la démocratie serait-elle une idée neuve en Afrique ?

Antoine Glaser : Je ne le crois pas. L’Afrique n’a pas attendu la Déclaration des droits de l’Homme pour faire évoluer son système de gouvernance. Même dans un village traditionnel, le chef de village ne faisait pas ce qu’il voulait et devait tenir compte des avis du Conseil des anciens. Très franchement, les Africains avaient sans doute beaucoup plus droit à la parole dans l’Afrique précoloniale qu’ils ne l’ont eu sous les dictateurs adoubés par l’Occident pendant la Guerre froide. Ce n’est pas à l’ombre de la Tour Eiffel que les « palabres » ont été inventées !

Mamadou Diouf : Je crois que le terme « démocratie » est inadapté à la réalité de l’Afrique précoloniale. En nous appuyant sur des connaissances que nous avons de cette période, notamment à travers essentiellement la littérature orale, on peut simplement dire que les sociétés africaines précoloniales étaient confrontées à la contestation, à la critique et à la dissidence et qu’elles les géraient à leur façon, ni avec moins de compréhension ou d’empathie qu’ailleurs dans le monde à la même époque.

Historiquement, les débuts de la démocratie en Afrique datent de la période de la colonisation. En lutte contre l’administration coloniale, les Africains aspiraient à une société où ils pourraient vivre en tant que citoyens à part entière. On a oublié qu’au début des années 1960, la plupart des Etats africains nés de la décolonisation étaient des Etats démocratiques, dotés d’un Parlement, d’institutions et de partis politiques. Qui se souvient qu’en 1958 au Ghana, qui s’appelait encore la Gold Coast, les partis politiques ghanéens avaient obtenu l’organisation des élections parlementaires et Nkrumah est pour ainsi dire sorti de la prison pour se rendre au palais du gouverneur pour se voir confier la mission de former le gouvernement ? Malheureusement, au fil de la première décennie d’indépendance, la plupart des jeunes Etats d’Afrique subsaharienne ont basculé dans des régimes de parti unique ou des dictatures, souvent adoubés par leurs anciens maîtres coloniaux. C’étaient le cas des pays francophones où les coups d’Etat étaient orchestrés directement par la cellule africaine de l’Elysée que dirigeait le redoutable Jacques Foccart. C’est au nom de la stabilité du monde libre que la France intervenait et l’opinion publique internationale lui savait gré, d’autant que ces coups d’Etat permettaient de s’assurer que les richesses du sous-sol africain ne tombent pas dans les mains des « affreux » communistes !

La démocratie semble aujourd’hui plus dynamique dans les pays anglophones que dans les pays francophones. Comment peut-on expliquer que les pays issus de l’empire britannique aient pris un train d’avance sur les pays francophones ?

Antoine Glaser : Cette différence est réelle et elle s’explique sans doute par les systèmes de colonisation très différents mis en place par les Anglais et les Français. L’administration coloniale britannique pratiquait ce qu’on a appelé l’« Indirect rule » qui permettait aux sujets africains de choisir leurs dirigeants, leurs langues de travail, alors que la France cooptait les dirigeants, même aux niveaux des régions et des sous-régions. La visite en France des présidents élus dans le pré-carré africain s’inscrit dans la tradition française de choisir des dirigeants pour les Africains. Ils doivent être francophones et francophiles, mais on attend aussi qu’ils soient alignés sur les positions géopolitiques de la France.

Mamadou Diouf : On ne peut pas généraliser, d’autant qu’il y a une extraordinaire diversité de situations au sein de la communauté des anciennes colonies françaises tout comme au sein du monde anglophone. Par exemple, en Zambie ou en Tanzanie, on est très loin des sociétés ouvertes que sont le Nigeria ou l’Afrique du Sud post-apartheid. Au sein des pays francophones un peu figés, le Sénégal et dans une certaine mesure le Mali représentent des contre-exemples marquants. Le Sénégal qui a connu le parti unique – le président Senghor parlait de « parti dominant » – pratique le multipartisme depuis les années 1980. Avec quatre présidents qui ont présidé sur sa destinée, l’alternance y est entrée dans les mœurs depuis belle lurette. Les confréries religieuses y jouent un rôle politique essentiel. Elles traduisent la géopolitique aux populations et ont engagé des négociations avec les élites au pouvoir afin de les amener à inscrire des libertés démocratiques dans la Loi fondamentale du pays dès les premières années de l’indépendance. Le Sénégal a une vieille tradition du débat politique dont les débuts remontent aux XIXe siècle lorsque les habitants des communes de Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque ont arraché au pouvoir colonial la reconnaissance de leurs droits à la citoyenneté.

Quels sont les principaux acquis de la démocratisation à l’œuvre depuis les années 1990 lorsque les régimes autoritaires ont été balayés par une vague de contestation populaire ?

Antoine Glaser : En 1990, il n’y avait que trois pays (Sénégal, Ghana et île Maurice) à pouvoir légitimement se targuer de posséder un système politique multipartite et de pouvoir organiser des élections à suffrages universels. Aujourd’hui, tous les pays organisent des élections, à l’exception de l’Erythrée et même si les scrutins ne débouchent pas nécessairement sur des gouvernements représentatifs de la volonté populaire. Or si la tenue des élections libres et régulières est une condition sine qua non, elle n’est pas suffisante pour la démocratie. Pour que la démocratie puisse s’épanouir dans un pays, il faut aussi le pluralisme politique, économique, syndical, la séparation des pouvoirs, la garantie des droits et des libertés individuelles, la liberté de la presse. Bref, une vie démocratique que la plupart des pays africains secoués par des contestations des pouvoirs autoritaires dans les années 1990 sont en train de mettre en place avec plus ou moins de succès. Certes, il y a des résistances, comme au Gabon, au Burundi, au Congo-Brazzaville, en Zambie, en RDC, mais dans tous ces pays les populations sont descendues dans la rue pour sauvegarder leurs droits et leurs libertés. Je vois cela comme un présage encourageant pour l’avenir de la démocratie en Afrique.

Mamadou Diouf : L’un des principaux acquis de ces dernières décennies a été pour moi le rejet des coups d’Etat comme mode de dévolution du pouvoir. Certes, cette stigmatisation générale n’a pas empêché un certain nombre de pays de plonger dans la violence, notamment la Côte d’Ivoire en 1999, la Mauritanie et la Guinée en 2008. Mais la position prise sur cette question grave par l’Union africaine qui désormais exclut de ses sommets tout gouvernement issu d’un coup de force militaire ou politique, a contribué à ranger les coups d’Etat dans l’illégalité pour de bon.

La communauté internationale a joué un rôle majeur dans la démocratisation des pays africains. Mais avec la montée du jihadisme, est-ce que la promotion de la démocratie demeure toujours une priorité pour les gouvernements occidentaux?

Antoine Glaser : Il est certain que la lutte contre l’islamisme en Afrique est devenue aujourd’hui une priorité pour l’Occident. On a parfois l’impression d’être revenu à la période de la Guerre froide lorsque la recherche de la stabilité politique était plus importante que d’autres considérations. Le Niger dans une certaine mesure, mais c’est surtout le Tchadien Idriss Déby qui a bénéficié un maximum de ce relâchement de l’exigence démocratique. Profitant du rôle majeur que joue l’armée tchadienne dans le dispositif Barkhane, le président tchadien a réussi à se faire réélire cet été dans des conditions pour le moins problématiques. Pour les Occidentaux en général, les impératifs de sécurité et de business priment aujourd’hui sur les considérations liées au développement ou à la démocratie.

Mamadou Diouf : J’ai toujours pensé que c’est aux Africains qu’incombe la tâche de démocratiser leurs sociétés et pas à la communauté internationale.

*Mamadou Diouf est historien sénégalais, professeur et chercheur à l’Université de Columbia à New York. Son dernier livre s’intitule:Tolerance, Democacy and Sufis in Senegal, Columbia University Press, 2013, 296 p.

**Antoine Glaser est un journaliste, politologue et africaniste. Il est le fondateur de La Lettre du Continent, lettre confidentielle bimensuelle sur l’Afrique. Son dernier ouvrage s’intitule: Arrogant comme un Français en Afrique, Editions Fayard, 2016.