Coup d’État en Turquie : les échanges des officiers putschistes retrouvés sur Whatsapp

La publication d’un échange de conversations entre officiers putschistes sur Whatsapp révèle que la tentative de coup d’État en Turquie dans la nuit du 15 au 16 juillet était mieux préparée que son échec rapide ne le laisse supposer.

« Les représentants de la police d’Istanbul ont obtempéré. Dites à nos amis policiers que j’embrasse leurs yeux », écrit de manière imagée le colonel turc Uzan Sahin le 15 juillet à 22h06 heure locale, dans un groupe de conversation sur Whatsapp réunissant plusieurs officiers rebelles basés dans la région d’Istanbul. Les deux brigadiers, onze colonels, et douze autres putschistes qui communiquent alors dans le groupe « Yurtta Sulh » (« Paix à la maison », en turc) ne le savent pas encore, mais ils sont du côté des vaincus de l’Histoire.

Leurs plans, espérances, et désillusions ont été retrouvées intactes, encapsulées sur Whatsapp. C’est sur cette messagerie Internet sécurisée que plusieurs groupes de militaires rebelles à travers la Turquie ont coordonné leur actions, donné leurs ordres meurtriers, et finalement entériné leur débandade dans la nuit du 15 au 16 juillet.

Le site Web Bellingcat, spécialisé dans les enquêtes à partir de données en libre accès a publié, dimanche 24 juillet, la transcription des conversations du groupe « Yurtta Sulh ». La première partie des échanges, entre 21h15 et 22h45, est tirée d’une vidéo montrant le contenu du smartphone d’un partisan du coup d’État. Cette vidéo a été publiée sur Twitter dès le 16 juillet. La seconde partie des échanges a été retranscrite à partie de vingt et une captures d’écran obtenues par un journaliste d’Al Jazeera Turk.

Alors que le coup d’État semble encore bien parti pour réussir, les putschistes échangent des informations pratiques sur les unités militaires dispatchées sur les lieux stratégiques : aéroports, ponts, quartier-général de la police stambouliote et des forces anti-émeute, gouvernorat, bureaux de la télévision publique et de l’AKP, le parti au pouvoir.

Des téléphones qui sonnent dans le vide

La transcription de ces échanges montre que les putschistes ont parfaitement conscience d’être une faction isolée au sein de l’armée turque. L’un des ordres donnés récurrents à partir de 22h09 est ainsi d’arrêter le commandant de la 1re Armée, le général Umit Dundar, afin d’empêcher une contre-intervention des troupes loyales au gouvernement.

Ce dernier semble avoir rapidement eu vent de la conspiration.

« Pour info, le commandant de la 1re Armée n’arrête pas d’appeler le commandant de Kuleli [lycée militaire] », écrit le major Muammar Aygar à 22h16.

« Le Commandant est en train de m’appeler. Je ne réponds pas », ajoute le même major Aygar, trois minutes plus tard.

Les leaders putschistes font circuler l’information sur Whatsapp : ne surtout pas répondre aux appels des officiers loyalistes.

Les unités rebelles continuent donc sur leur lancée et s’emparent rapidement d’une base militaire de support logistique et de la télévision publique. Des véhicules blindés sont déployés devant le quartier-général de la police anti-émeute. Mais l’incapacité à capturer le général Dundar continue à inquiéter les officiers putschistes du groupe « Yurtta Sulh ».

Peu après l’intervention télévisée du premier ministre Binali Yildirim, qui dénonce sur CNN Turk une tentative de coup d’État, un colonel putschiste demande ainsi sur Whatsapp si le général Dundar « a été pris ».

« Il n’est pas encore arrivé à Kuleli. Je l’ai invité en lui disant que je n’arrivais pas à contrôler Mursel [un autre officier putschiste] », répond aussitôt le major Aygar.

« On a abattu quatre personnes qui résistaient… Tout va bien »

Le traquenard pour attirer le commandant de la 1re Armée ne fonctionnera pas. Vers 00h26, les putschistes assistent médusés à l’intervention du président Recep Tayyip Erdogan, qui apparaiit via FaceTime sur l’antenne de CNN Turk. Son appel au peuple turc à sortir en masse dans les rues galvanise la résistance au coup d’État.

Les unités rebelles sont rapidement entourées par des foules vindicatives. La police reprend du poil de la bête et se dresse contre les putschistes. Sur le groupe Whatsapp « Yurtta Sulh », les appels pour des « renforts » se multiplient.

Colonel Kaya : « Des renforts sont nécessaires à Taksim. On peut envoyer des véhicules blindés ? »

Lieutenant-colonel Coskun : « Besoin de support urgent à Sakarya. La foule essaye d’arrêter les tanks ».

Les leaders putschistes enjoignent les unités sur place à ne pas se retirer. Les unités les plus déterminées font parler la poudre.

« On a abattu quatre personnes qui résistaient à Cengelkoy. Tout va bien », écrit ainsi le major Aygar.

Mais l’absence de renfort et la montée de la contestation populaire font plier de nombreux putschistes. Un échange de messages vers 2h26 du matin capture bien l’un de ces moments où l’Histoire bégaie, où modérés et jusqu’aux-boutistes s’affrontent.

« Nos gars au gouvernorat ont été submergés par la foule, qui est en train de les remettre à la police », annonce le lieutenant-colonel Coskun.

« Ecrasez-les, brûlez-les, pas de compromis », réplique aussitôt le major Mehmet Karabekir, l’un des officiers complotistes les plus jusqu’au-boutistes.

« Si on ouvre le feu, on en touchera trois ou cinq, mais nous ne pourrons pas les empêcher de rentrer », se justifie le lieutenant-colonel Coskun.

« Restez vivant, Commandant »

Lorsqu’un groupe de troupes rebelles menées par le capitaine Mehmet Turk s’empare des locaux de CNN Turk, vers 3h21, il est déjà trop tard. La population est dans les rues, les partis politiques ont condamné le coup d’État de manière unanime, et les forces armées loyalistes commencent à entrer en action contre les putschistes.

Les tentatives d’intimidation avec des survols de F16 à très basse altitude au-dessus d’Istanbul, vers 3h38, ne parviennent pas à renverser la situation.

Les derniers échanges du groupe « Yurtta Sulh » reflètent la débandade des rangs putschistes. L’un des officiers rebelles en contact avec les leaders du coup d’État à Ankara, le major Murat Celebioglu, annonce à ses camarades incrédules, mais résignés, l’échec de l’opération.

« On arrête ?? », s’interroge le major Aygar.

« Oui, Commandant. L’opération est abandonnée », confirme Celebioglu.

« OK », répond simplement Aygar.

« Est-ce qu’on devrait s’enfuir ? », demande, pragmatique, le colonel Dogan.

« Restez vivant, Commandant. C’est à vous de choisir. Nous n’avons pas encore décidé. Mais nous avons abandonné notre position », écrit le major Celebioglu, avant de conclure : « Je ferme ce groupe. Effacer les messages si vous voulez ».