A Jakarta, des pauvres deviennent écolo pour éviter l’expulsion

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Des maisons en brique et en bois le long de berges au milieu d’arbres et de potagers ont remplacé ce qui ressemblait naguère à un bidonville. Dans ce quartier pauvre de Jakarta, les habitants sont devenus écologistes pour éviter l’expulsion.

Depuis 2015, soutenus financièrement par des ONG locales, ils ont transformé peu à peu leur « kampung », appellation des quartiers traditionnels en Indonésie, en un lieu de vie contrastant avec les bâtiments délabrés et rues jonchées de déchets d’autres quartiers pauvres de cette capitale de 10 millions d’âmes.

Les habitants du « kampung » de Tongkol ont pris les devants pour ne pas vivre ce qu’ont subi leurs voisins dans d’autres bidonvilles des berges: une expulsion pure et simple de leurs maisons de fortune, au nom de la lutte contre les inondations.

Récurrentes à la saison des pluies, les inondations font en effet chaque année des dizaines de morts dans les bidonvilles, certains de ces quartiers pauvres et vulnérables étant installés trop près de l’eau.

Le nouveau gouverneur de Jakarta, Basuki Tjahaja Purnama, surnommé Ahok, s’est mis en tête de lutter contre ce fléau et, depuis deux ans, le nombre d’expulsions dans les bidonvilles des berges a considérablement augmenté – non sans controverse.

Pour la seule année 2015, plus de 8.000 familles ont ainsi été expulsées et relogées dans des tours souvent éloignées, selon les estimations de l’Institut d’aide juridique de Jakarta.

– 260 familles –

Quand les habitants du « kampung » Tongkol ont compris qu’ils étaient à leur tour dans la ligne de mire des autorités, ils sont passés à l’action pour transformer à la hâte leur quartier, qui existe depuis un demi-siècle. Une initiative peu commune.

« Ça fait peur de devoir construire une nouvelle vie, l’expulsion n’est pas une option… », témoigne Puji Rahayu, un habitant du quartier, âgé de 43 ans.

Ils ont nettoyé les cours d’eau traversant le quartier, en ramassant des montagnes de déchets à bord de radeaux, et installé des poubelles et des panneaux encourageant la population à ne pas jeter des détritus dans la rue. Des fosses septiques ont été aménagées pour réduire la part des eaux usées polluant les cours d’eau. Le tri sélectif fait désormais partie de la vie des 260 familles de cette petite communauté.

Certains ont même démoli à coups de marteau leurs propres maisons construites au bord de l’eau pour les reconstruire à une distance de cinq mètres, conformément aux exigences des autorités, pour réduire le risque d’inondations.

« Nous voulons prouver que des pauvres peuvent changer leur environnement », explique Gugun Muhammad, l’un des habitants à l’origine du projet de transformation du « kampung ».

A côté des opérations d’assainissement de leur habitat, les habitants ont développé des projets d’agriculture urbaine: des légumes et des herbes sont désormais abondamment cultivés dans des espaces spécialement aménagés au milieu de bananiers, manguiers et papayers.

Et, comme pour conjurer la morosité liée à une perspective d’expulsion, la couleur est entrée à Tongkol: les nouveaux murs ont été peints en vert, en jaune, en bleu, contrastant avec le gris de nombreux bâtiments dans une jungle urbaine dominée par des tours relativement hautes.

– Contraste saisissant –

Aujourd’hui, le « kampung » n’a plus rien à voir avec ce qu’il était auparavant. Les monticules de déchets le long du fleuve ont disparu et les inondations ne sévissent plus.

« Je ne dirais pas encore que c’est un succès, mais c’est beaucoup mieux qu’avant », estime Muhammad, un habitant de 30 ans qui travaille aussi pour l’une des ONG qui a soutenu le projet, Urban Poor Consortium.

Reste qu’il n’est pas sûr que toutes ces transformations apportées par les habitants soient suffisantes pour préserver le quartier: les autorités insistent sur l’existence d’un projet à long terme de réaménagement urbain, dans le cadre duquel sont prévues les expulsions de communautés logées trop près de cours d’eau.

« La priorité dans ce quartier, c’est de réaménager les berges en relogeant la population », explique sans ambages un porte-parole de la mairie de Jakarta, Christian Anthony.

En attendant, les habitants du kampung de Tongkol ne baissent pas les bras, et continuent d’espérer. Comme le dit Muhammad, le quartier essaye de vivre au jour le jour, sans penser à cette épée de Damoclès.

France24

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