Viatique pour une nouvelle économie

Par Madiambal Diagne…

De grosses découvertes de pétrole et de gaz viennent d’être annoncées au Sénégal. Les gisements sont de classe mondiale et notre pays pourrait se positionner parmi les plus grands producteurs de pétrole et de gaz du monde. Cette fabuleuse perspective suscite de grands espoirs, mais aussi de grosses inquiétudes. Les hydrocarbures constituent des ressources qui propulsent rapidement le développement d’un pays, mais aussi peuvent lui provoquer les plus gros ennuis ; d’où la formule alarmiste de «la malédiction du pétrole».
Le Sénégal devrait bien se préparer pour tirer le meilleur profit de ces mannes que lui gratifie la nature. Les bons et les mauvais exemples ne manquent pas de par le monde. Seulement, si d’aucuns ont réussi dans ce secteur à tirer leur épingle du jeu, le Sénégal devrait pouvoir s’autoriser à faire de même avec cette aventure qui s’ouvre avec une économie nouvelle. Il urge en effet de revoir les projets énergétiques du Sénégal. Les schémas de développement industriel n’avaient pas assez pris en compte cette donne de la découverte de pétrole et de gaz à gogo et leur exploitabilité dans des délais très courts.
C’est dire que les prévisions de production énergétique doivent être revues et surtout que les schémas de mise en place de centrales à charbon ou autres procédés, notamment à haut potentiel de pollution, doivent être abandonnés, tout comme les projets de centrales énergétiques avec des combustibles comme le gaz ou le fuel importés devront être redéfinis.
Aussi, le Sénégal ne devra pas être un pays exportateur brut d’hydrocarbures. Il gagnera à exploiter ses ressources sur place pour permettre l’induction de valeurs ajoutées, mais aussi son autonomisation en ressources énergétiques. L’histoire est en train de donner raison à tous ceux qui étaient opposés au démantèlement de la Société africaine de raffinage (Sar).
Le développement et la consolidation du tissu industriel pourront être axés autour d’une nouvelle industrie pétrolière, car les réserves estimées permettent une exploitation sur de nombreuses générations. Il convient donc de s’inspirer de l’approche norvégienne, avec la consolidation de la société Petrosen et la création d’un fonds chargé de gérer les retombées des énergies fossiles. Une certaine logique de redistribution devra guider, comme par exemple d’investir dans l’éducation, la santé et les infrastructures.
Le fonds de pension dit «fonds pétrolier» a été mis en place en 1990, pour la gestion de la richesse pétrolière de la Norvège. Ce fonds, destiné à couvrir les dépenses de retraite des futures générations, investit le surplus de l’activité pétrolière et les rendements du fonds dans des actions, des obligations et de l’immobilier à l’étranger.
Fin septembre 2013, il s’élevait à environ 590 milliards d’euros et est l’un des plus grands investisseurs du Cac 40. Il s’avère également indispensable que l’Etat s’implique fortement dans l’exploitation des ressources en hydrocarbures. C’est dire qu’on peut développer une dynamique similaire à celle des Emirats Arabes Unis qui se sont appuyés sur leurs profits financiers réalisés avec les hydrocarbures pour faire de Dubaï un des plus grands hubs des services au monde. C’est par exemple la gestion d’une partie de la manne pétrolière et gazière par des fonds souverains (Mubadalaà Abou Dhabi).
Au Sénégal, le Fonsis et le Fongip devraient voir leurs budgets et objectifs dépasser les estimations initiales. Le Qatar a procédé de même avec le Fonds souverain d’investissement du Qatar (Qatar investment authority, Qia) qui, avec la manne pétrolière, a pu investir dans Eads (Airbus, Volkswagen, Total, le Paris SaintGermain, dans le secteur bancaire international et dans l’hôtellerie à l’international).
En Afrique, on peut citer le nouvel exemple angolais (second producteur d’hydrocarbures en Afrique subsaharienne) qui, à ce jour, a réalisé plus de 40 milliards de dollars américains de revenus de l’exploitation de son pétrole. La Sonangol, société d’Etat, supervise l’exploitation des hydrocarbures et intervient dans la vente et la distribution de produits raffinés.
L’Angola a mis en place depuis 2004 un fonds de réserve géré par la Banque centrale, afin de conserver les profits obtenus durant les périodes de flambées des prix du pétrole. Une loi a été votée en 2011 par le Parlement angolais pour demander l’affectation d’une partie des taxes tirées des hydrocarbures au fonds de réserve.
L’Etat angolais ajuste son fonctionnement budgétaire à l’importance des retombées du pétrole. Le Sénégal doit se préparer à prendre le relais de nombreux pays producteurs de pétrole et de gaz, dont les ressources sont en voie de tarissement. Ces pays atteignent progressivement leurs pics de production en pétrole et en gaz et dans le même temps, on constate un déclin de potentiel de leurs zones exploitables. Il s’y ajoute que le Sénégal a une position qui pourrait lui permettre d’aider l’Union européenne à rompre sa dépendance en gaz de la Russie.
Aussi, les pays d’Amérique du Nord pourraient gagner à importer des hydrocarbures du Sénégal plutôt que des pays du golfe arabo-persique ou d’Asie. Le Nigeria, du fait de la mauvaise organisation de sa politique d’exploitation pétrolière, n’a pas toujours pu profiter pleinement d’un mécanisme comme l’Agoa. Pour réussir de telles politiques, il conviendra dans l’urgence de chercher à initier les populations sénégalaises aux métiers du pétrole.
Il s’agit ainsi d’ouvrir des formations sur les énergies fossiles. Il s’agit par exemple de consolider des établissements comme l’Institut des sciences de la terre (Ist) dont le Président Macky Sall est un des produits et d’installer un institut des métiers du pétrole. En attendant, les étudiants sénégalais doivent être encouragés par une politique de bourses, à suivre des formations en pétrochimie et dans les domaines d’activités connexes, dans des pays qui disposent d’infrastructures comme l’Algérie, la France, le Canada ou les EtatsUnis d’Amérique.
Le Programme Sénégal émergent n’avait pas trop pris en compte la donne des hydrocarbures, mais il s’avère nécessaire de redéfinir les pôles économiques régionaux en organisant des villes ou des régions autour des activités pétrolières. Les modèles au Texas et en Oklahoma aux Usa, dans la production du pétrole conventionnel et de la province de l’Alberta au Canada avec la production du pétrole des sables bitumineux, peuvent faire école.
Il convient naturellement d’impulser un consensus politique pour une bonne exploitation des hydrocarbures et un bon usage des retombées de cette activité. Les Etats-Unis restent constants dans la conduite de leur politique énergétique et leurs stratégies d’approvisionnement en hydrocarbures, quelle que soit l’Administration en place.