Une Afrique soudée et économiquement viable : quel pays pour jouer le rôle de leader ?

Dans un monde où les États se regroupent pour créer des espaces économiques forts et faire face aux diktats des puissances extérieures, l’Afrique ne peut pas rester un cas particulier ou une exception. Un peu plus d’un demi-siècle après les indépendances (pour la grande majorité des pays africains), le moment est venu pour l’Afrique de prendre ses responsabilités si elle veut peser économiquement sur la scène mondiale. Notre monde est aujourd’hui plus que jamais est en train de se redéfinir suite à la montée en puissance d’États comme la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie ou encore la Malaisie qui contestent sans cesse l’hégémonie des pays occidentaux. Ces derniers, ayant atteint leur summum de développement, seraient selon des spécialistes entrain de connaître ce qu’on peut appeler une « phase de déclin ». Devant une telle situation, l’Afrique peut saisir sa chance, en créant un État fédéral économiquement fort pour aller vers le développement et l’autonomie vis-à-vis de l’extérieur. Mais pour que cet État africain fédéral économiquement vigoureux puisse voir le jour, il est indispensable que dans le continent un pays se distance ou se détache des autres et tire la locomotive vers la bonne destination. Quel pays sera donc le leader de cette Afrique de demain tant attendue par les jeunes et tous ceux qui croient encore au continent noir?
La Côte d’Ivoire une opportunité ratée
À cause de son héritage colonial encore récent et qui a créé d’énormes distances entre les jeunes pays du continent notamment les divisions entre pays francophones et anglophones, la possibilité pour un État quelconque de dominer l’Afrique subsaharienne était limitée notamment entre 1960 jusqu’à la fin des années 1990. Mais l’Afrique des années soixante ou celle des années 1990, n’est pas l’Afrique de 2015. Beaucoup de choses se sont produits non seulement à l’intérieur du continent mais aussi à l’extérieur. La Côte d’Ivoire a été un temps (1960 à 1990) l’État phare de l’Afrique francophone. Mais c’était en grande partie la France qui dominait, parce qu’elle avait maintenu après l’indépendance, ses relations économiques, militaires et politiques avec ses colonies notamment les plus dotées de ressources naturelles au rang desquelles fait partie la Côte d’Ivoire. Cette main mise de la France sur les États africains francophones n’était pas vu de bon œil par les pays anglophones du contient. En plus la crise qui s’est déclenchée dans ce pays au lendemain de la mort de président Houphouët Boigny, puis la question identitaire liée à l’ivoirité et ensuite une instabilité politique de presque vingt ans ayant produit un mouvement de rébellion et une guerre civile suite en 2010-2011 avec plus de trois morts, sont là des éléments qui ont fortement disqualifié la plus grande économie de l’Afrique francophone à jouer le rôle de leader économique au sein du contient. Les pays africains les plus qualifiés avoir la suprématie se trouvent donc du côté des pays anglophones: les regards sont fixés sur le Nigeria et l’Afrique du Sud. L’Éthiopie quant à elle fait figure d’outsider avec des chances minimes par rapports aux deux premiers pays. Mais ce géant de l’Afrique orientale avec ses 90 millions d’habitants et sa croissance rapide n’a pas encore dit son dernier mot.
Le Nigeria et l’Afrique du Sud, deux poids lourds du continent africain
Par sa taille, sa population (près de 180 millions d’individus), ses ressources naturelles et énergétiques et sa position géographie presqu’en plein cœur de l’Afrique, le Nigeria pourrait bien jouer le rôle de leader d’une Afrique unie et décidée à décoller sur le plan économique. Pendant longtemps, ce pays était confronté (et le reste encore) à des divisions ethniques, religieuses et faisait aussi face à une corruption généralisée et des problèmes économiques limitant considérablement ses possibilités de jouer son véritable rôle en Afrique. Toutefois, le pays montre de plus en plus un visage nouveau. Malgré le cancer Boko Haram qui gangrène le nord et l’est du pays, le Nigeria, est une démocratie en marche. Les dernières élections libres et démocratiques ont été remportées par un partie d’opposition, ce qui marque le retour du géant de l’Afrique sur la scène du continent. Par ailleurs, la volonté ardente du président élu Muhammadu Buhari de s’attaquer corps et âme contre le fléau islamiste et la corruption sont des signaux forts et rassurants. Si le Nigeria réussit, ce pari, la prochaine étape sera inévitablement son affirmation légitime comme le leader incontestée d’une Afrique nouvelle et en marche. L’Afrique de demain a véritablement besoin d’un leader fort et crédible et le Nigeria est entrain de se dépoussiérer pour mieux voir le chemin et guider les autres pays vers le paradis économique recherché. Si le Nigeria est en pleine forme, c’est l’Afrique qui jubile et gagne en vitalité.
L’Afrique du Sud quant à elle, isolée par le reste des pays africains durant les quarante-trois années sombres qu’a duré l’apartheid (1948-1991), a retrouvé sa place en Afrique subsaharienne à partir de 1994 avec les premières élections libres et transparentes et l’accession de Nelson Mandela « Madiba » au pouvoir. L’époque où ce pays était assimilé à un État de Blancs impitoyable avec les Noirs est derrière nous. L’Afrique du Sud n’est plus un One man show disait Mandela. L’Afrique du Sud, pays de la nation arc-en-ciel s’affiche désormais comme un pays africain à part entière et non entièrement à part. Ce pays se redéfinit de plus en plus de par sa culture, son passé et ses relations avec ses voisins immédiats et éloignés, comme un pays de culture africaine bantoue et sur le plan politique comme la seule nation capable de booster le développement industriel des autres pays et les mener loin vers le chemin du développement économique. De quoi rassurer et revigorer le reste de l’Afrique noire à la recherche d’un aîné puissant et protecteur. La transition économique de l’Afrique du Sud faite de manière pacifique et négociée par Nelson Mandela pour en finir avec la suprématie des Blancs, sa puissance industrielle unique en Afrique, son haut niveau de développement, ses ressources naturelles, son potentialité humain (mais beaucoup moins que le Nigeria) ainsi que sa politique très élaborée, chez les Blancs comme chez les Noirs, désignent ce pays comme le champion naturel de l’Afrique méridionale, voire de toute l’Afrique anglophone et peut-être dans un futur proche de toute l’Afrique entière. L’Afrique du Sud a donc une carte à jouer et un leadership à mener au cours des années à venir en Afrique. Pour ce faire. Elle doit savoir convaincre les autres pays du continent à s’unir derrière elle sur la base de projets crédibles, rassembleurs et clairs pour qu’ensemble avec les autres pays, l’Afrique du Sud puisse propulser le continent vers le développement économique que tous les Africains attendent depuis des années.

L’Éthiopie une possibilité mais pas très probable
Un troisième pays qui pourrait jouer le rôle de leader économique en Afrique est l’Éthiopie. Ce pays s’affiche de plus en plus comme une grande démocratie en Afrique et l’un des rares qui fait des croissances à deux chiffres. Le géant de l’Afrique orientale se modernise tous les jours et affiche des projets pharaoniques. Tout semble indiquer que les dieux du développement sont avec ce pays et qu’il sera sans aucun doute un grande puissance économique dans les années à venir. Mais l’instar des autres pays du continent, l’Éthiopie a elle aussi ses plaies à cicatriser. Les réalités culturelles et parfois historiques font de ce pays, un État isolé par rapport au reste de l’Afrique, a tellement point que si jamais l’Éthiopie réussissait son pari économique, elle risque d’être un Japon en Afrique, c’est-à-dire un pays économiquement puissant et moderne mais incapable de communiquer avec les autres pays africains ni de gagner leur confiance. En effet, même si l’Éthiopie fait la fierté de plusieurs millions d’Africains par le fait qu’il est le seul pays du continent à avoir échappé à la colonisation et mieux à infliger une cuisante défaite à une puissance coloniale (l’Italie en 1896 à Adoua), le pays de Ménélik II est différent de l’Afrique noire à cause de culture bien ancrée et plusieurs fois millénaires, de sa langue dominante l’araméen, écrit en caractères éthiopiens. L’Éthiopie est aussi différente du reste de l’Afrique noire par sa religion dominante, l’orthodoxie copte, qui tranche nettement avec le christianisme des autres pays africains et « ne veut pas entendre parler de l’Islam ». Ce qui lui prive de la confiance de ses voisins immédiats comme le Soudan, les Somalies, la Tanzanie ou le Kenya. Rappelons aussi et surtout que l’Éthiopie pays chrétien orthodoxe mais avec une bonne minorité de musulmans chez sa population oromo notamment, a été incapable de convaincre et encore moins de forcer l’Érythrée majoritairement musulmane de rester sous son giron. Les deux pays se sont séparés l’un de l’autre en 1993 à la suite d’une guerre longue et difficile. Par son passé impérial, l’Éthiopie se voit comme un pays différent du reste de l’Afrique. Même si ce pays abrite le siège de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) depuis 1963 date de sa création avant de devenir Union Africaine (UA) en 2002, même si ce pays dispose d’un potentiel humain et des ressources naturelles convoitées, et qu’il fait des croissances économiques comparables à celles des dragons asiatiques des années 1980-1990, l’Éthiopie à mon avis a des chances moindres de diriger une Afrique qui cherche à s’unir pour en prendre la tête du leadership. Certes, tous les États du monde sont comme nous les humains, chacun est unique, mais parfois et même très souvent, on a besoin d’aller vers quelqu’un avec qui on a des ressemblances, avec qui on partage des liens identitaires, culturelles ou autres. C’est cela qui créé la confiance et c’est cela qui manque à l’Éthiopie et risque à coup sûr de la disqualifier même si les chefs d’États africains continuent de tenir leurs réunions annuelles à Addis-Abeba où se trouve le siège de l’UA. La confiance ne se décrète pas, elle se créé, s’entretient et doit perdurer. Un pays comme l’Éthiopie pourrait-il donc diriger une Afrique diverse, morcelée et aux enjeux multiples. Rien n’est impossible, mais le défis est colossal.
En conclusion, je suis presque certain qu’une Afrique économiquement viable sera une Afrique pilotée par un pays anglophone. Si l’Afrique du Sud a tous les atouts en main, le Nigeria s’il réussit à vaincre ses problèmes internes me paraît être le pays le plus fort et capable de mieux fédérer les autres nations derrière lui. Une raison valable pour que tous les pays africains aident le Nigeria à défaire la menace terroriste de Boko Haram. Il y va de leur intérêt. Étant donné que l’Afrique de demain sera anglophone, les pays francophones et lusophones doivent en prendre conscience et franchir un pas en acceptant cette donne ensuite se mettre à l’anglais. Les pays africains non anglophones doivent absolument enseigner cette langue dès à présent pour permettre aux générations futures de mieux communiquer et coopérer plus facilement. Apprendre une langue d’un pays occidental pour préparer un avenir meilleur, c’est bien possible et ce n’est pas un complexe ou une faiblesse, mais une stratégie très réaliste et sera payante. Ce que des pays comme le Japon, la Chine, la Turquie, l’Inde, la Malaisie, l’Indonésie, Singapour et j’en passe, ont fait pour retrouver confiance et être des pays économiquement, l’Afrique ne peut pas faire autrement, si non elle le regrettera amèrement. L’Afrique n’a pas encore atteint le niveau de développement, d’instruction, de modernisation et compréhension des enjeux de notre monde pour se focaliser sur les langues africaines au détriment des langues occidentales qui pourraient nous amener loin. C’est seulement une fois que l’Afrique atteigne un niveau de développement et de modernisation solide, qu’elle fera un retour à la source, c’est-à-dire une Afrique réconciliée avec elle et qui va promouvoir les langues et cultures africaines, l’Afrique de Cheikh Anta Diop. Mais auparavant, il faut que les jeunes africains soient instruits en masse, aient accès aux connaissances et savoirs en utilisant les langues occidentales et la plus puissante de celles-ci l’anglais car comme disait le pro-occidental russe Chaadayev, « le soleil est le soleil de l’Occident, il faut en user pour rendre ses institutions plus éclairées et les changer ». À bon entendeur Salut!
Dr Amadou BA
Université Laurentienne Sudbury Canada