QUAND LES MEILLEURS D’ENTRE NOUS S’EN VONT MOURIR EN MER

Ce n’est pas sans surprise que depuis plus 50 ans le continent africain se soit retrouvé dans des difficultés. L’Afrique, depuis les indépendances est traversée par des crises, que chaque pays a vécu en fonction de son histoire. Nous avons connu des dictateurs corrompus sans doctrine, ni vision, un socialisme africain mal inspiré car ne reposant sur aucune histoire politique et culturelle, des stratégies de politiques macroéconomiques mal définies car inspirées par de programmes de développement en déphasage avec nos besoins réels.
Depuis 50 ans, nos Etats n’ont de cesse sollicité l’aide de la Banque Mondiale et du FMI. Des prêts et non des aides nous ont été accordés, accompagnés de conditionnalités qui nous ont en réalité empêchés de définir nous-même notre propre programme de développement, inspiré d’une planification et d’une organisation adéquate. En effet, les prêts consentis par ces organismes internationaux nous ont poussé à ouvrir nos maigres marchés, exposer nos maigres ressources financières et nos entreprises nationales encore fragiles à une compétition internationale qui ressemble plus à un fanatisme du marché. La libéralisation des marchés a eu come conséquences pour nous qui n’avons pas grand-chose à vendre, de nous prendre tout simplement nos ressources naturelles abondantes et de nous imposer des contraintes qui nous ont empêchées de structurer nos économies nationales et rentrer avec plus d’entrain et d’enthousiasme dans la mondialisation.
Les organismes issus du consensus de Washington ont exigé des équilibres budgétaires en réalité pour accroître les réserves des grands pays et nous laisser le fardeau de la dette. Nous n’avons pas malgré ces prêts et les différentes politiques d’ajustement et lutte contre la pauvreté, assez construit d’hôpitaux – ni formé de médecins -, ni d’écoles ou de routes pour acheminer nos productions agricoles.
Pourtant, si nos pays n’ont pas connu de croissance économique significative depuis 50 ans, capable d’endiguer la pauvreté et si nous n’avons pas réussi à mettre en place un système efficace de redistribution de la richesse nationale produite entre les couches de la population, ont tous connu une croissance démographique.
Si l’Afrique est une terre fertile, bien dotée en ressources naturelles, cet état de fait de la nature n’a pas été au fil des années à notre avantage. La pression démographique s’est accompagnée d’une pauvreté et sur ce plan nous ne pouvons pas compter sur les organismes internationaux entre autres appelés partenaires techniques et financiers pour résorber les fléaux qui accompagnent la pauvreté. La conséquence de cette pauvreté, c’est ce que nous vivons aujourd’hui une immigration des meilleurs d’entre nous qui s’en vont mourir en mer, par désespoir, mais aussi parce qu’ils ne croient plus en leur pays. Et pourtant, de tout temps, l’immigration a été un moyen de brassage des cultures et des peuples, car les hommes sont appelés à se rencontrer, à échanger et à s’enrichir mutuellement.
Mais aujourd’hui, l’immigration fait peur. L’Europe, qui vieillie, essaie de maintenir une fraicheur illusoire, sait qu’elle ne pourra pas contenir ces millions de jeunes qui frappent à sa porte, portés par un vent « d’espoir » qui en réalité n’est qu’un cauchemar. Le modèle européen a fini de s’épuiser, c’est pourquoi le réveil de l’Afrique doit se faire par la prise de conscience du potentiel du continent par les africains eux-mêmes.
Cette prise de conscience, en ce 21ème siècle est plus que vitale, car l’Afrique exsangue de sa population la plus valeureuse, ne doit pas subir le même sort 5 siècles après. La responsabilité incombe à chacun de nous, et il nous faut nous retrouver pour regarder avec courage et détermination notre continent, nos pays pour ensemble concevoir les politiques qui nous sortirons de la pauvreté.
Pour cela, nous avons besoin d’une vision du développement. Au Sénégal, un projet de société conçu par le pouvoir nous est proposé à travers le PSE. Ce qui importe, c’est de voir si ce plan nous conduit vers un développement durable, équitable et démocratique et si l’objectif principal du plan est le relèvement du niveau de vie de la population sénégalaise, mais pas seulement de la croissance en termes de PIB.
Le PIB, c’est bien commode, mais doit-il être le seul challenge pour nous ? Qu’est ce qui est plus important : le bonheur des populations, où des mesures froides d’une croissance qui pour l’essentiel est plus théorique que réelle ? Au Bhoutan, on parle de Bonheur Individuel Brut (BIB) qui s’appuie plus sur la culture du peuple Bhoutan que sur des indicateurs définis, conçus et arrêtés par les organismes issus du consensus de Washington. Nous pensons, que le développement doit être durable, et si on parle de taux de croissance, elle doit être durable, car pour la population, la seule mesure qui vaille est le nombre d’écoles construites, d’hôpitaux, de disponibilité des soins, de routes, de production agricole en quantité et en qualité, d’entreprises nationales compétitives et d’un loyer de la vie acceptable. C’est dire que l’enjeu du développement économique et social, ce sera à notre avis de trouver le bon niveau pour placer le curseur de la course et des efforts à fournir pour arriver à ce stade.
Issa Isaac SISSOKHO
Docteur en Droit