Le clientélisme politico-maraboutique au Sénégal, un héritage colonial ancré

Par Amadou BA, Enseignant chercheur Sudbury Ontario Canada

On m’a plusieurs fois posé les questions suivantes: pourquoi au Sénégal les marabouts sont si présents dans la scène politique? Pourquoi vos élites politiques ne peuvent-ils pas faire de la politique autrement, sans aller s’agenouiller devant les guides religieux? Une fois on m’a même demandé si nos dirigeants n’ont pas tellement les mains liées avec les marabouts que finalement ils ne pourront rien faire sans l’aval de ces derniers. À ces questions, ma réponse a toujours été la suivante: ces pratiques clientélistes sont un héritage colonial et elles se sont renforcées après les indépendances.
La collaboration avec les chefs locaux pour appuyer une politique coloniale est une pratique assez courante en Afrique à la fois dans les colonies anglaises que dans celles et des Français. En Afrique Occidentale Britannique, les autorités coloniales pour réussir leur politique se sont appuyées sur les guides religieux, et les chefs coutumiers et en contrepartie, ils ont donné à ces derniers plus de pouvoir. C’est le cas dans la région de Kano, où la plupart des émirats devinrent des alliés du colonisateur britannique. Mais ici la politique d’indirect rule donnait plus de marge de manœuvre aux élites nigérianes que la politique assimilationniste de la France envers les élites locales de l’AOF. L’instauration de l’ordre colonial supposait en effet une série de décisions et de pouvoirs dont la mise en œuvre nécessitait la collaboration de chefs africains favorables à la cause du système coloniale, ou, à défaut leur destitution ou leur élimination. Comme l’a rappelé le professeur A. Bathily à l’occasion du colloque sur le centenaire de l’A.O.F, organisé à Dakar en 1997, la création de l’Afrique Occidentale Française est le symbole de la défaite des États précoloniaux, le point de départ de la soumission des populations africaines à la domination étrangère. C’est surtout pour moi le point de départ de pratiques politiques qui ne laisseront aucune chance à ceux qui se montraient sourd au discours colonial et ces pratiques porteront au sommet ceux qui accepteront de se mettre aux côté de la France durant ces cinquante cinq années de système coloniale (1895-1960). En d’autres termes, en instaurant une entité administrative, l’objectif premier de la puissance coloniale est de « pacifier », de contrôler et d’exploiter les ressources naturelles et les populations colonisées. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’utilisation comme collaborateurs de chefs locaux ou élites colonisées. Dominés et craignant de perdre leur pouvoir au profit d’autres, des chefs africains, acceptent malgré eux, de faire le jeu de la France. C’est ce qui pousse D. Bouche à affirmer qu’il n’y avait de place en Afrique coloniale que pour les chefs dociles. Pour s’attirer les faveurs de l’administration coloniale, certaines élites africaines y compris les guides religieux n’avaient aucune gêne à se mettre au service de la France coloniale et aucun scrupule à demander aux populations de se soumettre. En contre partie de ce soutien, les élites africaines collaboratrices ou résignées obtiennent de la part de l’administration le droit de conserver leur statut et leur influence. Parfois, ils avaient même droit à des rémunérations financières. Les mallettes d’argent, les passeports diplomatiques, sacs de riz envoyés aux leaders religieux dans le Sénégal post colonial viennent sans aucun doute de là. Une raison très simple qui a poussé les élites religieuses à collaborer avec un système colonial qui exploite les populations est la suivante: les familles maraboutiques comme la plupart de élites africaines qui se sont rapprochés du système colonial voulaient éviter l’émergence d’une nouvelle classe dominante qui elle accepterait de travailler avec le système coloniale. Ce qui risquerait à coup sûr de renverser l’Ordre social au détriment des familles religieuses dirigeantes bien installées depuis fort longtemps. Donc le deal politique actuel au Sénégal qui consiste à partager le butin entre les élites politiques et les familles maraboutiques est le résultat de ces pratiques auxquelles ni Senghor, ni Diouf, encore moins Wade ou Macky Sall n’ont osé se distancer ou critiquer. La hantise du transfert de l’autorité que les élites avaient tant de peine à préserver des empiétements de l’administration est réellement une des raisons les plus fortes qui expliquent ce pacte politico-maraboutique au Sénégal colonial et encore aujourd’hui.
Qui sont ces guides religieux ou familles maraboutiques qui se sont mis au service de l’ordre colonial et dont les descendants et proches se sucrent aujourd’hui sur le dos des populations du pays? Avant de répondre à ces questions, rappelons que les chefs religieux, communément appelés marabouts en Afrique de l’Ouest, font partie des personnalités les plus influentes bien avant la colonisation. Mais c’est véritablement avec le système coloniale que le pouvoir a pris des proportions énormes. Le titre khalife général attribué à chaque guide confrérique avait pour objectif de faire croire à chaque leader que son pouvoir est le même que celui du puissant gouverneur général de l’AOF, une invention purement coloniale que personne ne peut changer aujourd’hui. Dans la colonie du Sénégal, l’administration française a profité de l’existence de confréries parfois rivales pour trouver des collaborateurs. Chez la confrérie des tijanes une des plus grandes confréries du pays, le grand personnage auquel il fallait recourir était El Hadji Malick Sy. Venu du Fouta il s’est installé à Tivaone en 1903. Pour fixer définitivement son alignement aux côtés de l’administration, il mobilisa un nombre important de fidèles lors de la première Guerre mondiale et apporta un soutien sans réserve à l’effort de guerre. En 1915, il appela ses talibés (fidèles), à aider la France, en citant l’exemple des tijanes du Maroc, pays où la France a surement appliqué le même procédé aprs`l’avoir occupé officiellement en 1908.
Chez les tijanes omaristes, disciples d’Elhaji Omar, la collaboration avec les autorités coloniales a commencé au XXe siècle au Soudan. Suite à un conflit ayant opposé les familles Tall et Thiam de Bandiagara. Les premiers appartenant à la confrérie des Tijanes et les seconds à celui des Quaddir (Hamallistes). Avec l’affaire des 11 et 12 grains, de violents heurts opposèrent les deux tendances. Sollicitée, l’administration coloniale qui n’avait pas une politique musulmane bien claire décida d’apporter son soutien aux membres de la famille Tall afin de freiner l’expansion des Hamallistes jugés plus rigoristes que les premiers. Les dignitaires de cette confrérie furent exilés. Cheikh Hamalah (ou Hamahoulah) lui même fut déporté à Saint-Louis, puis en Mauritanie, et ses disciples comme Yacouba Sylla en Côte d’Ivoire. C’est à partir de ce moment que la famille omarienne changea d’attitude vis-à-vis de la puissance coloniale en devenant un allié. Dès 1907, Aguibou Tall fils d’El Hadji Omar qui a remplacé son frère Ahmadou détrôné par Archinard en 1894 et s’étant enfui vers le Sokoto auprès de l’émir avec lequel il entretient de les liens de famille par sa mère et partage la même langue. Contrairement à son frère, Aguibou se montra plus favorable aux sollicitations des Français, une façon pour lui de leur rendre la monnaie suite à leur soutien sans faille. Les autres membres de la famille omarienne qui ont régné au Soudan Français (Mali) ou au Sénégal adoptèrent la même attitude. Hadji Mortada, un autre fils d’El Hadji Omar, et Seydou Nourou Tall son petit-fils, collaborèrent étroitement avec la France. Ils jouèrent un rôle important aux côtés de l’administration coloniale française et appuyèrent même la France pour l’enrôlement de soldats. Le premier s’est distingué par son soutien à la France au moment de la Première Guerre, le second a mené une campagne de propagande contre l’Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale :
« En 1940, à Thiaroye, vaste camp militaire à proximité de Dakar, le grand marabout Seydou Nourou Tall s’adresse aux tirailleurs sénégalais en rappelant que les « enfants de l’Afrique sauraient défendre la France contre l’ennemi barbare », puis il lit un passage traduit de Mein Kampf où l’auteur Hitler – compare le Noir à un demi singe et demande aux hommes s’ils ont bien compris le sens de ces paroles ; « d’une seule voix les deux mille rassemblés répondent « compris », atteste le rapport établi ce jour-là »
Chez les mourides, l’autre grande confrérie du Sénégal, la collaboration a été un peu plus tardive mais déterminante. Au début, l’administration coloniale ne réussit pas à obtenir de soutiens solides chez le leader mouride Ahmadou Bamba. Ce dernier incarnait en effet comme El Hadji Omar Tall et bien d’autres, un islam résistant à la colonisation. Ce qui lui valut d’être déporté au Gabon entre 1895 et 1902 puis une autre déportation en Mauritanie de 1903 à 1907. Ayant compris que cette attitude pourrait leur être fatale notamment avec les agitations des Thieddo (guerriers et défenseurs des traditions locales) qui refusaient toute soumission en menaçant s’attaquer aux musulmans du Baol, les leaders mourides décidèrent d’adopter une autre posture. Revenu au Sénégal après ces emprisonnements lointains, pratiques très courantes dans le système coloniale français, Ahmadou Bamba se montra plus comme un homme de paix qu’un homme de guerre. Il se consacra plus à la religion et à la philosophie de travail à travers la religion. C’est donc à partir de ce moment la confrérie se rapprocha de l’administration coloniale, rapprochement sans lequel l’administration coloniale pouvait affaiblir cette confrérie mouride en appuyant les Thieddos par la fourniture d’armes, des reflexes que la France a longtemps recouru dans cette Afrique indépendante seulement des drapeaux. Combien de chefs d’États ont été renversés par des rebelles soutenus militairement par l’ancienne puissance coloniale? Voilà pourquoi encore aujourd’hui beaucoup de nos dirigeants n’ont pas trop le choix et sont obligés de s’aligner et de satisfaire aux caprices d’une France habituée à s’engraisser dans ses anciennes colonies. C’est dans cette logique que pendant la Première Guerre mondiale, le chef des mouride Ahmadou Bamba et ses « lieutenants » Cheikh Anta et Ibra Fall se rangèrent du côté français et contribuèrent activement au succès du recrutement de soldats en montrant favorables aux appels de 1915. Les autorités coloniales félicitèrent ainsi Ahmadou Bamba pour son zèle à faciliter les opérations de recrutement par son intervention personnelle, l’enrôlement de quelques centaines de mourides.
Ayant compris l’importance du soutien des chefs religieux, la place que ces derniers occupent au Sénégal et ce qu’ils pouvaient apporter à la France coloniale, le gouverneur général de l’A.O.F, William Ponty (1908-1915) décida de créer une structure chargée officiellement des affaires musulmanes. Cette structure était plus une propagande, du chantage et de l’intimidation envers les chefs religieux qu’un véritable partenariat. Faut dire que jusque là il n’existait pas véritablement une politique destinée à gérer les questions musulmanes. Cette politique qui deviendra bientôt la norme avait pour objectif unique d’impliquer tous les chefs religieux de toute l’Afrique Occidentale Française à faire passer le message des gouverneurs généraux, des officiers militaires, bref des intérêts de la France dans ses colonies en AOF. Ainsi en 1916, alors que la campagne de mobilisation de soldats pour la Première Guerre Mondiale commençait à susciter des révoltes en A.O.F, le gouverneur général, François Joseph Clozel (1916), conseillé par P. Marty, cheville ouvrière de la question musulmane en Afrique de l’Ouest, mit en place un Comité consultatif des Affaires Musulmanes regroupant 25 des principaux leaders religieux de la fédération. Pour obtenir l’aide de ces derniers, son successeur Angoulvant (1916-1918), organisa la même année une spectaculaire visite des grands chefs de l’Islam de l’Empire Français au Chérif de la Mecque. La pratique qui consiste par la suite à donner des billets gratuitement à des chefs religieux, aux membres de leurs familles pour se rendre au pèlerinage à la Mecque date de cette époque. Pour mener à bien cette pratique de cooptation des marabouts et leurs fidèles, Angoulvant trouva un soutien en la personne du Sénégalais Abdou Kane, « magistrat musulman » très réputé et dévoué à la cause de la France, jouissant d’une grande popularité chez les Wolof et les Toucouleur (Halpoular’en). Ce dernier avait obtenu en 1916 la Légion d’honneur pour l’efficacité de sa propagande pour les besoins coloniaux. Bien entendu, les marabouts sont loin d’être les seuls visés par ces pratiques coloniales pour faire passer le message de la France. Il y a aussi ceux qu’on appelait les « évolués » et toutes les personnes exerçant un pouvoir direct sur les populations, comme les chefs de canton et de villages. En dehors des guides religieux, les fils de chefs, des anciens rois et autres personnalités influentes ont aussi été sollicités. Dans la colonie du Sénégal, le collaborateur le plus connu des Français fut Bouna N’Diaye, fils du roi Alboury N’diaye du Djolof vaincu par ces mêmes Français en 1890. En 1897, Bouna N’Diaye apporta un soutien sans faille au pouvoir colonial. Dans le Cayor, les Français sollicitèrent et obtinrent l’appui des membres de la famille royale. Après la défaite de Lat Dior (damel du Cayor) en 1886 à Deukhlé contre les troupes françaises, ses successeurs devinrent des alliés de la puissance coloniale. M’bakhane Diop, fils de Lat Dior Diop, accepta de soutenir Mangin en montrant l’exemple. Il s’engagea en effet dans l’armée coloniale et partit à la guerre comme caporal de tirailleurs. On retrouve ces pratiques dans toutes colonies de l’AOF, mais au Sénégal le clientélisme politico-maraboutique est allé très loin parce que les dirigeants du Sénégal indépendant ont parfois fait pire que le colonisateur pour obtenir le soutien des guides religieux. Cette logique dans laquelle le Sénégal s’est engouffré risque encore de perdurer.

Bibliographie:
Bouche, D., Histoire de la colonisation française, Paris, Fayard, 1991.
Capko-Vodouché, C., « Les origines et objectifs de l’A.O.F », pp. 59-74, Actes du Colloque Centenaire de l’Afrique Occidentale Française, Dakar, Direction des Archives du Sénégal, 1997, volume I, pp. 59-74.
Deroo, E., Champeaux, A., et Benoît, C., Un Rêve d’aventure : des troupes coloniaux aux troupes des marines : 1900-2000, Paris, Panzol : Lavauzelle, 2000.
Horrut, C., Frédéric Lugar et la pensée coloniale britannique de son temps, mémoire de DES, Bordeaux, Centre d’Études Africaines, 1970.
Igwernadu, I.F.C., Le Lugardisme ou l’administration indirecte au Nigeria oriental, Mémoire de Thèse, Paris Sorbonne, 1975
Marty, P., Études sur l’Islam au Sénégal, Paris, E., Leroux, 1917
Michel, M., L’appel à l’Afrique, contributions à l’effort de guerre en A.O.F 1914-1919, Paris, Publications de la Sorbonne, 1982.
Documents tirés des Archives Nationales du Sénégal: Affaires politiques.

4 Comments

  1. Excellente contribution qui nous éclaire sur des pratiques anciennes encore actuelles. Merci l’auteur de cet article.

  2. Wow magnifique article. Maintenant je comprends mieux la vie politique de mon pays. Très édifiant. Merci.

  3. Merci Dr amadou ba.l’auteur de cet article est originaire du village de danthiady dans la région de matam.professeur à l’université d’ontario au canada.

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