Le Chef d’Etat-major de l’Armée ivoirienne cité dans le putsch au Burkina

Le 17 septembre dernier, le chef du RSP prenait le pouvoir après avoir arrêté le président de la transition Michel Kafando et le Premier ministre Isaac Zida. Puis l’affaire s’est corsée et Gilbert Diendéré s’est retrouvé contraint de renoncer à son projet. Il a depuis été arrêté et inculpé entre autres de haute trahison. RFI a eu accès à certaines écoutes téléphoniques réalisées par les services de sécurité du Burkina Faso durant cette période. Le général a reçu plusieurs témoignages de soutien, des encouragements et des conseils de la part de ses connaissances et amis en Afrique mais aussi en France. Le général Soumaïla Bakayoko, le chef d’état-major de l’armée ivoirienne, fait partie de ceux qui l’ont eu au téléphone durant les dernières heures de la tentative de putsch.
Nous sommes dans les dernières heures de la tentative de putsch. Le général Diendéré est réfugié au camp Naaba Kom, siège de son régiment, le Régiment de la sécurité présidentielle (RSP). Des militaires loyalistes à la transition sont entrés en ville. Les chefs d’Etat de la Cédéao se sont mobilisés. Le coup est mis en échec et le général est en pleine négociation avec les autorités de la transition qui exigent le désarmement du RSP menaçant de dissoudre le régiment.
C’est dans cette période cruciale que le général reçoit et passe de nombreux appels téléphoniques enregistrés par les services de sécurité. Parmi ces appels, il y a cet homme qui téléphone depuis la France. Il dit s’appeler Roger Sebag, et connait visiblement très bien les coulisses de la politique burkinabè. Il conseille au général Diendéré de reprendre les armes pour empêcher la dissolution du RSP et la mise en échec du putsch.
« A mon sens, il faudrait réaliser cette opération, en urgence, de neutralisation de plusieurs membres de ce gouvernement transitoire… Il faut par contre ensuite faire une déclaration et appeler Djibril Bassolé à prendre le pouvoir en établissant un Conseil national de salut public, Auquel participeraient des militaires et des civils. C’est à mon sens la seule solution parce qu’on va arriver autrement à une situation intenable. Vous et vos hommes serez de toute façon, d’une manière ou d’une autre, en danger. »
Au cours de la conversation, le général Diendéré écoute d’une oreille distraite cet étrange interlocuteur qui pendant quinze minutes va lui expliquer en détail et sur un ton paternaliste la stratégie à suivre pour sauver le coup d’Etat. Diendéré n’a jamais appliqué ces conseils.
Appels de soutien à l’épouse de Diendéré
Tandis qu’il est aux abois, l’épouse du général, Fatou Diendéré, se cache. Elle reçoit elle aussi des appels de soutien. Notamment celui attribué au lieutenant-colonel ivoirien Zacharia Koné. Celui-ci, ancien commandant de zone du temps de la rébellion, connaît bien le couple Diendéré. Au cours de la conversation, Fatou Diendéré appelle son ami « mon fils » et celui-ci lui donne affectueusement du « la vieille ».
« Ne vous en faites pas, ici vous avez beaucoup de soutiens la vieille, beaucoup de soutiens ! Même si c’est un affrontement, vous avez beaucoup de soutiens. Que ce soit en hommes, que ce soit d’autres… On ne peut pas tout dire. Mais c’était ma première fois de voir le général Bakayoko couler une larme (pleurer NDLR) »
Le général Soumaïla Bakayoko
Gilbert Diendéré compte beaucoup d’amis au sein de l’armée ivoirienne. Des liens tissés du temps de la rébellion des Forces nouvelles et qui se sont prolongés lorsque les insurgés ont été réintégrés dans l’armée ivoirienne. Ainsi le général Soumaïla Bakayoko, actuel chef d’état-major de l’armée ivoirienne, fait partie des proches du général Diendéré.
RFI a pu entendre une écoute téléphonique entre le général et un homme présenté comme étant le général Bakayoko. Il conseille à Diendéré de provoquer un clash pour renverser le rapport de force afin d’être en mesure de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve alors.
« Parce que si tu ne fais pas ça et que tu restes coincé comme ça… Tôt ou tard, l’issue va se resserrer, se resserrer, se resserrer et tu n’auras plus aucune marge de manœuvre. Et là, d’abord, ils vont tout mettre sur toi. Ça il faut le savoir. Politiquement ils vont te dire « tu es le plus gradé, tu es un général ». Ils vont estimer que c’est toi qui as mis les gens dans cette situation-là. Et si tu ne fais pas attention, tes propres petits vont se retourner contre toi. Et après c’est vous et vos familles qui vont payer. »
Il poursuit. « Donc s’il y a des garçons là-bas, vraiment c’est des choses qui… parce que dans ce cas, je dis, il n’y a pas deux solutions. Tu comprends ? Si tu laisses faire calmement pour te dire, « bon, Dieu le veut », une fois que tu arrives chez eux là-bas, c’est pour finir avec toi, ça c’est clair ! Je suis au regret de le dire… Si ce n’est pas eux, ce sont tes propres petits qui vont se dire, « bon ben vraiment pourquoi ils t’ont suivi jusqu’à présent ». Conclusion, tu es condamné à mener l’action. Donc monte un truc bien. Quoi que ce soit, je ne sais pas. Mais dès que les gens disent « non c’est très simple, c’est parce que ce garçon peut plus déposer (les armes NDLR). C’est que les garçons n’ont qu’à venir nous prendre ici et puis on n’en parle plus ». Nous on dit, « tout ça, on ne peut concevoir ça », et là, le grand chef là, Mogho Naba, va appeler les gens, ainsi de suite… »
L’heure de l’apaisement
Abidjan ne souhaite pas commenter ces écoutes téléphoniques. Cependant, les autorités soulignent qu’elles entretiennent de bonnes relations avec le nouveau président Roch Marc Christian Kaboré et que l’heure est à l’apaisement. Ainsi, le président Ouattara a déjà eu deux tête-à-tête avec le numéro un burkinabè, lors de son investiture fin décembre et au cours du sommet de l’UEMOA, le 12 janvier dernier.
Mais les Ivoiriens ne sont pas les seuls à avoir eu le général Diendéré au bout du fil durant ces journées de septembre. De source militaire française, nous savons que plusieurs gradés de l’état-major à Paris l’ont eu au téléphone. C’était pour le dissuader, dit-on, de poursuivre son action.