La culture du Maslaha…Le voile de la duplicité du Sénégalais…Par le Pr Kitane

Le Sénégal est le seul pays au monde où des élites religieuses et politiques pratiquent la transhumance et changent de conviction au gré de leurs intérêts sans que cela ne froisse pratiquement personne. Ceux qui devraient incarner la constance et la dignité sont précisément ceux qui, les premiers, les foulent aux pieds. Comment peut-on prétendre être un guide religieux et faire preuve d’une si grande inconstance en matière conviction ? Comme peut-on prétendre être une élite politique et renier ses principes devant tout le peuple sénégalais ? La réponse à ces questions est à chercher dans la culture du MASLAHA. Ce vocable d’origine arabe, jadis fondement de la décence et de la courtoisie du Sénégalais, a profondément été galvaudé dans la société actuelle dont elle ne cesse d’ailleurs de travestir les valeurs. Base des relations humaines, le MASLAHA comme son auxiliaire, la sutura, est devenu l’instrument de la perfidie, de l’hypocrisie et, par ricochet, la principale cause du crépuscule de l’authenticité, de la véracité et de la bonne foi. Cette perversion du mot semble traduire une évolution, des mutations sociales et économiques que les valeurs morales traditionnelles ont été incapables d’ajuster à leur exigence et à leur idéal de perfection. La question que nous nous posons ici est de savoir quelles sont ces valeurs morales traditionnelles et pourquoi elles ont été défaites par les mutations socioéconomiques ?
a) La décadence du « NGOR »
Le Ngor, difficilement traduisible en français, est la valeur morale cardinale du Sénégalais, parce qu’elle concentre toutes les dimensions et variables de la dignité humaine. Et s’il en est ainsi, c’est parce que le Ngor, avant d’être une exigence morale, est un principe métaphysique. Ce principe est que ni la mort, ni les contingences handicapantes de la vie, ni les circonstances accidentelles d’une origine sociale modique n’affectent l’essence humaine.
L’homme est avant tout une réalité immatérielle, intelligible, dont les formes physiques ne sont qu’accidentelles. La beauté n’est pas une propriété exclusivement humaine car les fleurs sont aussi belles. La richesse, le rang, ne sont pas non plus exclusifs à l’homme. Mais l’honneur ? La dignité ? L’intégrité morale ? La liberté ? Jamais un être autre que l’homme ne pourrait mettre en péril sa vie dans le seul objectif de préserver ces essences qui signifient le Ngor. Ce ne sont pas là des valeurs qui s’ajoutent à la nature humaine : il s’agit plutôt des fibres dont l’être de l’homme est fait. Le Ngor ! Dérivé de Gor, le Ngor ne se définit pas, il se vit ; il ne s’appréhende pas, il se sent dans l’âme et le cœur. Aussi, un homme peut tout perdre dans la vie et continuer à briller de tout son éclat d’homme au sein d’un univers où tout semble travailler à le briser, à l’anéantir et à le corrompre sans jamais réussir à produire autre chose qu’à l’ennoblir davantage. Le Ngor est le concentré métaphysique du sens de l’existence humaine et c’est certainement pour traduire cette conception métaphysique universelle de l’homme que Jan Patocha, dans une langue et une culture autres, disait que « Une vie qui n’est pas disposée à se sacrifier elle-même à son propre sens ne mérite pas la peine d’être vécue ». C’est exactement cela la résolution du Gor. Plus que la grâce, mieux que le sublime, le Ngor extirpe l’homme de toutes les contingences avilissantes de cette vie, de toute la précarité de l’existence, pour le placer au firmament des essences les plus élevées que Dieu et les hommes ont créées. Hélas ! La dégénérescence de l’homme moderne, pire que les conspirations de Satan, a précipité le Ngor dans le gouffre de la cupidité, de l’avidité et dans l’abîme d’une réussite matérielle à tout prix. Dans une société où les biens matériels ont noyé toute exigence morale, l’expression « ku ammul doo darâ » n’est que la traduction d’une crise profonde du Ngor. « Celui qui n’a rien n’est rien » ! Une telle expression n’a rien de proprement humain. Même les animaux ont le sens de la possession et ils nous le prouvent toujours en délimitant leur « territoire ». Ramener le sens de l’existence humaine à L’AVOIR, c’est par conséquent avilir l’homme, le dégrader dans les profondeurs de la déchéance morale. Maudits soient l’argent, les plaisirs charnels et les pouvoirs séculiers mondains : ils ont étouffé et asphyxié Ngor ! Le mensonge, l’hypocrisie, la méchanceté, bref tous les vices possibles et imaginables naissent d’un défaut de Ngor. « MASLAHA bo jall », autrement dit, ruser, s’inféoder pour réussir ! C’est cela le nouveau bréviaire de beaucoup de Sénégalais.
La défaite de Ngor devant AM-AM est la conséquence d’une société qui se contredit, qui se ment elle-même ; car comment peut-on faire de l’AVOIR la seule mesure de l’être et en même temps prétendre que la corruption est une mauvaise chose ? En vérité dans la société actuelle, la corruption n’est mauvaise que si elle est découverte ou qu’elle n’enrichit pas : « boy dieul dangaay dieul luko diar » ! Cet aphorisme est la confirmation de cette injure qu’un étranger dépité par notre degré de perversion nous a un jour jetée à la figure « Le sénégalais n’est honnête que s’il n’a pas les moyens d’être malhonnête ». Injure ou vérité empirique, c’est là un défi lancé à notre moralité, aux pouvoirs publics et aux prédicateurs.
B) Le travestissement du « JOM »
Plus qu’une variante du Ngor, le Jom était, comme le dit Le PR Iba DER, un palier, un tremplin vers le Ngor. Bouclier contre l’humiliation et l’indécence, le Jom est comme une ceinture de sécurité qui empêchait l’individu d’être projeté dans le déshonneur et la perversion morale. Mais dans nos sociétés actuelles, le Jom devient tout moyen de vivre, tout stratagème pour s’affranchir des difficultés économiques. Dans la famille sénégalaise actuelle, celui qui a le Jom est celui qui est capable de relayer les parents dans l’entretien de la famille, quelques soient les moyens mis en œuvre pour y parvenir. Avoir le Jom consiste aujourd’hui à sacrifier même son intégrité morale en pillant le bien public pour financer par exemple les funérailles de sa belle-mère ! Avoir le Jom c’est simplement aujourd’hui « laisser nos moyens de vivre compromettre nos raisons de vivre ».
Aussi le mal du Sénégal n’est ni politique, ni économique : c’est un mal à la fois moral et métaphysique, c’est le résultat d’un défaut d’ajustement de nos aspirations à notre conception de l’homme. Les problèmes politiques et économiques que nous avons toujours traversés sont les conséquences d’une crise des valeurs. Car jadis, le Jom était le berceau de la moralité du Sénégalais. Cette moralité se traduit par la résolution du vertueux qui dit « jombna deef lii », (cet acte est indigne de moi). Pour expliquer le Jom on est tenté d’emprunter à Kant un paradigme de sa morale ; cela reviendrait à résumer le Jom comme « La représentation d’une loi qui porte préjudice à mon amour-propre » (cf. définition Kantienne du respect moral).
La perte d’une valeur aussi essentielle ne pouvait pas manquer de nous plonger dans une absence totale de repère dont le résultat est la culture du « lijjenté et toppatoo ». Les conséquences économiques et politiques d’un tel brouillard sont énormes, incalculables ! Aussi, la Sénélec et la SDE sont-elles pillées sans gêne par des citoyens non vertueux et des travailleurs véreux. L’électricité est chère et les coupures sont nombreuses ! C’est parce que l’électricité est frauduleusement consommée sans être payée : tout le monde trafique le courant et l’eau. Les infrastructures sont délabrées ! C’est parce que les entreprises sont en concubinage avec les affairistes politiques. Les collèges et lycées sont sous équipés ! C’est parce que certains intendants et les proviseurs se sucrent ! Le niveau de nos sportifs est au rabais ! C’est parce que les responsables fédéraux confondent réussite sportive et gagne-pain ! Les hôpitaux sont des allées de la mort ! C’est parce qu’il y a des vampires parmi les médecins.Nos journalistes affabulent trop souvent ! C’est parce que « kuuy wodoo lamenn so noppé raflé » (celui qui vit par le verbe perd son moyen de vivre s’il se tait).

Le degré de corruption du sénégalais est alarmant mais ce qui est encore plus alarmant c’est que tout le monde en parle alors que personne n’est vraiment disposé à le combattre. Changeons nos meurs et gagnons le combat du développement. Acquittons-nous de nos devoirs et la revendication de nos droits sera plus facile. L’occident que nous envions autant a certes bénéficié de circonstances historiques favorables mais il a acquis ses richesses sur la base d’énormes sacrifices et par le culte du travail. Des hommes et des femmes ont donné de leur vie et de leur sang pour domestiquer la nature trop hostile là-bas.
Citoyens et humanistes, si c’est vrai « qu’il n’y a de résurrection que là où il y a eu des tombeaux » (cf. Nietzsche), acceptons de mourir comme corrompus pour nous ressusciter comme gens intègres. Que Dieu fasse que le Sénégal retrouve ses valeurs morales pour ne pas sombrer dans la nuit du chaos.

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès