Kumpa institutionnel ou Référendum esthétique : faillite de la société civile et amollissement de la presse

La société sénégalaise contemporaine est bizarre et parfois très déroutante : des combines ingénieuses fondées sur des connivences financières et économiques faussent la clarté et l’honnêteté du jeu démocratique. Notre société a des tares qui sont malaisément compatibles avec une démocratie saine : la duplicité, la tricherie, l’inconstance et le mensonge en direct sont banalisés et participent allégrement au processus politique et à l’économie comme des leviers inévitables.  Au marché Bambara de Kaolack, il y a une pratique commerciale qu’on appelle « Diay Kumpa » et qui consiste à vendre un produit emballé sans aucune possibilité de savoir ce qu’il y a dedans avant de l’avoir acheté. Vendeurs et acheteurs s’entendent sur une morale tacite : il y a des marchandises qu’on ne peut pas exposer à la vue de tout le monde ! Ce n’est qu’après achat qu’on a le droit de déballer le produit ; et tant pis si c’est de la pacotille ou même un objet usé. Il n’est donc pas étonnant que dans une société où des pratiques aussi viles ont cours qu’un  Président de la république présente au référendum un véritable « KUMPA institutionnel ». Les sénégalais sont invités à se prononcer sur des réformes que les élites du pays n’arrivent pas à expliquer avec précision et clarté. Or le pire qui puisse arriver à un pays c’est d’être gouverné par des lois ambigües ou équivoques. Nous savons que l’interprétation de la loi est déjà en soi un problème à la fois technique, philosophique et politique : qu’en sera-t-il pour des lois confuses et sujettes à polémiques. Une esthétique politique est en train de ronger les ultimes ressorts de la république avec la complicité de grands intellectuels qui se permettent de théoriser des tautologies juridiques en réformes institutionnelles vides de sens. Tel des artistes, des constitutionnalistes convertissent de la boue en or : le destin de tout un peuple est appelé à se mouler aux caprices d’un seul homme !

Face à une telle facétie politique c’est la société civile qui devrait mener le combat pour toutes les générations : celles actuelles et celles futures. Elle (pour ce qui en reste) fait ce qu’elle peut, mais sa configuration actuelle ne lui permet pas d’avoir une force d’influence capable de contrer le pouvoir. Tous les repères sont brouillés à cause du glissement des frontières. C’est ce qui fait que sans grosse peine, la société civile est doublement discréditée aujourd’hui par le régime de Macky Sall. D’abord ses représentants emblématiques sont enrôlés par la force attractive des délices du pouvoir : ils ont été tellement servis (ouvertement, c’est-à-dire de manière officielle) ou discrètement par des libéralités occultes (« kou eumb sa sanxal eumb sa kersa » disent les Wolofs) qu’ils ont perdu le libre jugement. Ensuite les récalcitrants (ceux qui ont préféré la dignité de la liberté de ton à l’indignité de la retraite dorée) sont la cible de quolibets et de tentatives de diabolisation pour les disqualifier aux yeux de l’opinion. Ceux qui devraient avoir pour mission d’éclairer les foules et de veiller à ce que le peuple ne soit pas extorqué et trompé affichent désormais une neutralité qui n’est que le nom d’une lâcheté travestie.

Dans un contexte d’insécurité démocratique d’une telle ampleur c’est la presse qui devrait éclairer le peule et l’aider à y voir clair, mais l’argent a dévié notre bonne vieille presse de sa trajectoire normale. Les Sénégalais regrettent l’âge d’or de la presse sénégalaise avec Walfadjiri, Sud Quotidien, etc. A l’époque le journal coûtait 200francs et, malgré la conjoncture difficile due à la dévaluation, on s’empressait d’acheter son journal préféré parce qu’on était sûr d’y trouver des informations qui éclairent et instruisent à la fois. Mais des hommes riches ont fait irruption dans le métier : ils ont investi beaucoup d’argent et ont fait du dumping. La qualité et le professionnalise commencèrent à s’exiler hors de la presse ; et à l’orthodoxie déontologique succédèrent l’amateurisme et la compromission. Le régime de Macky nous conforte dans ce constat par sa manie à recycler des journalistes en hommes politiques et à chercher à contrôler la presse par des amitiés (qui ne sont des connivences) avec les patrons de presse. Il est à redouter même qu’à ce rythme la race des grands journalistes disparaisse complètement sous son magistère. En plus d’intimider tous les journalistes récalcitrants, ce régime s’illustre par une stratégie de débauchage unique au monde. Pire, ce régime a poussé le ridicule et la malhonnêteté jusqu’à chercher à contrôler la politique éditoriale d’une partie de la presse. Des sites d’information en ligne et des quotidiens font l’objet de pression pour ne pas publier certaines contributions ou certains articles jugés hostiles et dangereux pour le régime, et l’argent fait le reste ! Ça se passe au Sénégal !

Il est inutile de préciser ici que tous les journalistes ne sont pas des instruments politiques : il y en a qui sont d’une intégrité et d’une déontologie irréprochables. Mais tout le monde n’a pas les ressources morales pour résister aux diverses tentations qui gangrènent cette corporation à la croisée des chemins.

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès