Sous Macky…« la corruption est délibérément placée en tête des priorités de l’action publique »

Le 10 janvier 2015, Macky Sall a posé en grandes pompes la première pierre du projet de rénovation de l’hôpital Le Dantec. Un an et demi après, on attend toujours, vainement, la deuxième pierre de ce chantier de 80 milliards Cfa. En 2012, dès son accession au pouvoir, il avait supprimé la surtaxe sur les appels téléphoniques entrants, Ce cadeau insensé, qui sera annulé quelques années plus tard, aura délesté le Trésor public de la bagatelle de 27,6 milliards Cfa ; soit 82,8 milliards en 3 ans.

Cette suppression, désormais reconnue comme une erreur de gestion, a donc englouti un montant supérieur à celui prévu pour Le Dantec et porté préjudice aux centaines de malades indigents qui affluent journellement vers cet hôpital pour être soignés, ou plutôt pour ne pas être correctement soignés.

Introduire une contribution sur le thème de la corruption par cette comparaison, qui indexe plutôt le choix des priorités publiques, pourrait surprendre. Cependant, une analyse objective montrerait qu’en réalité la corruption est délibérément placée en tête des priorités de l’action publique. Et que cette option représente le principal facteur explicatif de l’extension continue de la pauvreté au Sénégal.

Mais entendons-nous d’abord sur la définition du concept. Selon Le petit Larousse, la corruption renvoie à l’idée d’altération d’une substance, d’un jugement ou d’une action. Autrement dit, elle traduit un changement négatif, une modification anormale faussant le sens et la valeur d’un élément donné.

La référence des politiques publiques est évidemment la Constitution dans laquelle le peuple sénégalais a défini les missions « normales » de l’Etat. Elle assigne ce dernier à produire des conditions de vie décentes pour les citoyens par la mise en œuvre de leurs droits à la santé, à l’éducation, au travail, à la sécurité, etc.

Dans ce contexte, la portée du concept de corruption ne saurait être limitée à l’existence ou non de contreparties financières (pots de vin, dessous de table) d’une décision contraire aux priorités constitutionnelles. Cette décision elle-même manifeste incontestablement une corruption dont la gravité n’est pas amoindrie par l’absence alléguée d’un profit personnel direct. On sait d’ailleurs qu’il y a toujours anguille sous roche…

Ce sens large permet de donner un contenu au crime de haute trahison passible de la Haute cour de justice. Il apporte aussi un argument pour une réforme permettant au Parlement et à une fraction qualifiée des citoyens de révoquer par vote un président de la République fautif (impeachment).

C’est à dessein que nous mettons l’accent sur le seul président de la République. Il est le sommet de la pyramide étatique et le principal générateur des pratiques correctes ou corrompues. La meilleure lutte anticorruption est que le chef de l’Etat se comporte (et soit perçu) comme un partisan crédible de la non corruption. Un refus de donner suite en 2012 aux exigences infondées des opérateurs des télécoms aurait mieux valu que mille discours enflammés sur la gestion vertueuse et transparente.

Que dire alors de la révocation avant terme de la présidente de l’Ofnac et de la suspension abusive de M. Sonko, jugés coupables tous les deux d’avoir informé l’opinion publique de malversations dûment constatées par des services compétents de l’Etat ? Le message de ces sanctions présidentielles est clair : la dénonciation de la corruption est réprimée brutalement ; et la débauche tolérée voire primée, comme dans le cas de ce directeur de service qui, emprisonné suite à une enquête de l’Ofnac, a été libéré et promu avant même la tenue du procès. Le fameux mot d’ordre stalinien est ainsi recuit à la sauce sahélienne : « Hauts fonctionnaires, enrichissez-vous ! ».

La corruption, mère de la pauvreté

Revenons à notre exemple de départ pour le généraliser. Le ministère des Finances vient d’évaluer les exonérations fiscales à 534 milliards en 2013, soit le cinquième (21%) des recettes budgétaires attendues cette même année. Ces milliards auraient permis de financer l’équivalent de six (6) réhabilitations de Dantec ou de huit (8) universités du Sine-Saloum, dont l’inauguration prévue en 2016 est reportée aux calendes kaolackoises.

Des experts du Forum civil ont estimé que la corruption crée 62 000 nouveaux pauvres par an au Sénégal. La corruption est la mère de la pauvreté. Cette relation est si évidente que la Banque mondiale la reconnaît : « la corruption est le principal obstacle à la réduction de la pauvreté », dit-elle.

Un minimum de vigilance recommande toutefois de soumettre à une analyse critique cette formulation passe-partout qui n’a que l’apparence de l’objectivité. Ici, le mot clef est « obstacle ». La corruption, que l’on ne définit jamais de façon compréhensive, ne serait qu’un empêchement ou une gêne entravant le succès des programmes dits de « réduction de la pauvreté ».  Un simple obstacle et non la source et le moteur de l’appauvrissement continu des populations.

Présenter la corruption comme un « obstacle » comporte, au moins, deux implications. La première est qu’elle n’est pas analysée comme une caractéristique propre des politiques publiques mais comme une donne extérieure. La seconde que ces politiques adoubées par la Banque mondiale auraient réduit la pauvreté n’eût été cet obstacle imprévu. Aucune de ces assertions ne peut être valablement démontrée au regard de l’expérience vécue. Leur rôle est alors de servir à la fabrication d’un cliché, une fausse évidence qui, à force d’être répétée, finit par persuader les esprits les plus avertis. Et par les dissuader de s’intéresser à l’essentiel : les politiques gouvernementales, marquées du sceau de l’affairisme, sont corrompues et corruptrices en ce qu’elles privilégient l’enrichissement d’une petite minorité de milliardaires sur les droits de la majorité de la population.

Un autre cliché, tout aussi manipulateur, est que ce fléau aurait deux aspects quasiment équivalents : une grande (celle des dirigeants de l’Etat et des grosses entreprises) et une petite (celle des petits fonctionnaires et des petites gens) qui révélerait une prétendue « acceptation sociale de la corruption ». Il serait plus réaliste d’insister sur la petite jugée plus facile à combattre. Dans les discours, les exemples sont toujours tirés d’elle : l’agent de la circulation qui prend 3000 francs ou le malade qui en donne 1000 pour accéder au médecin.

Ce rideau de fumée est une façon commode de camoufler une réalité bien connue : la petite corruption s’insère dans un réseau de connivence animé à partir des sommets ; elle n’est que la manifestation visible de la véritable gangrène qul, elle, pourrit loin des regards.

C’est seulement à la racine, au plus haut sommet de l’Etat, que le mal peut être efficacement attaqué. Le sort réservé à la présidente de l’Ofnac montre que les lois et institutions mises en place pour la lutte contre la corruption dépendent entièrement de l’intégrité ou de l’inconduite du président de la République.

Dès lors, y a-t-il vraiment une lutte à mener ? Les faits le prouvent : quand le chef de l’Etat se comporte de façon responsable, les attitudes s’ajustent aux niveaux inférieurs et la moralisation progresse.

Dieu fasse que les actes de loyauté de quelques rares hauts fonctionnaires, honnêtes et courageux, envers la République et les populations, ajoutés à la pression grandissante des citoyens, réduisent et éliminent les marges d’irresponsabilité de nos présidents !

C’est  seulement alors que les mots comme « progrès »  ou « émergence » pouraient prendre un sens quelconque pour les millions de Sénégalais.

Mamadou Bamba NDIAYE

Ancien député

Secrétaire général du Mps/Selal