Macky Sall ne doit pas réformer la CREI…Il doit

Nous sommes au dixième jour du procès Karim Wade. L’audience est électrique et l’ambiance particulièrement tendue. Henri Grégoire Diop, le président de la Cour spéciale chargée de juger l’ancien ministre et ses co-accusés, semble comme à son habitude, dépassé par les évènements.

A bout de nerf, il craque ce matin là et apostrophe Karim Wade et ses co-accusés en ces termes : «…toi et tes complices…» Quatre petits mots qui claquent comme un immense coup de semonce dans la glaciale salle 4 du palais de Justice de Dakar. Quatre petits mots qui valent déjà déclaration de culpabilité.

Nul besoin de poursuivre alors ce procès. Du jamais vu dans les annales judiciaires sénégalaises. Sidération dans le public, stupéfaction jusque dans les rangs de la partie civile et stupeur chez les avocats de Karim Wade qui manquent de s‘étrangler. La défense, comme un seul homme, rue dans les brancards et dénonce une grossière atteinte au sacro saint principe de la présomption d’innocence.

L’échelle de Henri

Jamais avant Henri Grégoire Diop, un juge sénégalais n’avait à ce point manqué aux devoirs de sa charge en décrétant la culpabilité d’un prévenu avant même tout jugement. A l’échelle de Richter pour la magnitude des séismes, il faudra désormais rajouter «l’échelle de Henri» pour les manquements au code de d’éthique judiciaire.

Mais cette énième bourde du président de la Cour, ajoutée au systématisme de ses gaffes et la multiplication de ses erreurs après seulement quelques jours d’un procès prévu pour durer plusieurs mois, jette un profond trouble au sein de l’opinion et trahit son impréparation technique et émotionnelle à la direction du plus grand procès du Sénégal indépendant, un dossier aux confins du judiciaire et de la politique.

Les avocats de Karim Wade ne demandent rien de moins que la récusation pure et simple du juge Henri Grégoire Diop, qu’ils soupçonnent de partialité. Sans succès. Mais seulement voilà, en assignant à Karim Wade dès les premières heures du procès le statut de coupable, le magistrat en chef du procès conforte nombre d’observateurs et de citoyens dans l’idée qu’il est sous l’influence directe d’un pouvoir politique qui veut faire de «l’improbable innocence» de Karim Wade une «vérité officielle» et de sa culpabilité, une «raison d’État.»

L’arme fatale de la CREI

Si le Président Henri Grégoire Diop et le Substitut Antoine Diom ont dès l’ouverture de son dossier tracé le sillon irréversible de la condamnation de Karim Wade, l’intangibilité de sa culpabilité transpirait déjà au moment de l’instruction de «l’affaire Wade» où tout l’appareil d’État, a été mis en branle pour broyer l’ancien ministre dans un mixeur politico-judiciaire appelé Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI).

Cette juridiction qualifiée d’exception par de nombreux spécialistes du droit, a été exprès réactivée pour juger Karim Wade. Son arme fatale: le renversement de la charge de la preuve.

Ce fameux principe qui commande à un prévenu de prouver son innocence, est le cœur même du dispositif pénal de la lutte contre l’enrichissement illicite. Il en est aussi la disposition la plus controversée, la plus unanimement décriée par les défenseurs des droits de l’Homme qui la juge contraire aux principes démocratiques qui commandent à la justice de faire la preuve d’une culpabilité et non l’inverse.

La CREI, lourdement armée de «son» renversement de la charge de la preuve, peut alors mettre en joue n’importe quel citoyen et lui réserver n’importe quel sort. Voilà que Karim Wade se retrouve à la merci d’un puissant cartel de magistrats, dont l’épicentre est niché au cœur même de la présidence de la République.

Le coup de tonnerre du Procureur spécial

Dotée de pouvoirs exorbitants et disposant de moyens colossaux, la Cour de répression de l’enrichissement illicite lance sa machine infernale à l’assaut de Wade fils. Objectif : accrocher au revers de veste de Macky Sall, la médaille de sa crucifixion judiciaire et politique. Car il n’échappe à personne que « l’affaire Karim Wade » reste avant tout, le prolongement d’une guerre sans merci ni limite entre les deux hommes dans la perspective de la prochaine présidentielle, où la CREI joue le rôle d’arme d’élimination sélective des plus sérieux  adversaires du président en exercice, candidat déclaré à sa propre succession.

Et le seul adversaire qui tourmente les rêves de réélection de Macky Sall a un nom : Karim Meissa Wade, une adresse provisoire : prison de Rebeuss de Dakar. Mais ce provisoire, le pouvoir voudrait bien le voir durer encore quelques années. Et ce sera le mandat assigné à la Cour de répression de l’enrichissement illicite. Alioune Ndao, son tout puissant Procureur spécial est actionné.

Les premières salves de cet ancien policier devenu magistrat ne tardent pas à s’abattre sur Karim Wade qu’il accuse lors d’une conférence de presse à grand spectacle, d’avoir dissimulé une fortune évaluée à près de 700 milliards de  FCFA.

Les déclarations du Procureur spécial, retransmises en direct par des dizaines de médias, provoquent un véritable coup de tonnerre que personne, ni même Karim Wade, n’avait vu venir.

En quelques heures, les agences de presse du monde entier relayent l’accusation. La mécanique infernale médiatique s’emballe et plus rien ne semble pouvoir l’arrêter. Les effets sont dévastateurs.

Chacun veut son verre de sang de Karim Wade

L’idée de la culpabilité de l’ancien ministre est largement ancrée dans l’opinion. Karim Meissa Wade est partout perçu comme un prédateur sans foi ni loi. Les sénégalais réclament sa tête. Le pays est divisé en deux camps inversement proportionnels. Ceux qui sont pour Karim sont une minorité et ceux qui sont contre, l’immense majorité.

Dans ce contexte est passionnel, il n’y a pas de place pour la neutralité. Ce climat sert de toile de fond à «l’affaire Karim Wade.» Le pouvoir flairant le bon coup politique, présente son arrestation comme une «demande sociale.» C’est de bonne guerre car une véritable lame de fond anti-Wade est en mouvement partout  dans le pays.

Chacun veut son verre de sang de l’ancien ministre. L’obsession frénétique de ses très nombreux adversaires à instruire son procès en diabolisation déchaine un tourbillon d’accusations dont certaines sortiront tout droit des égouts médiatiques. « Attaquez-vous à Karim et vous serez couverts de récompenses», tel semble être le slogan des anti-karimistes de tout bord.

La traque, ce théâtre de vengeance et d’intimidations

L’hebdomadaire d’un célèbre journaliste de révélations, pardon d’investigation, siégeant depuis au conseil des ministres accuse Karim Wade, même en prison, de continuer à toucher près de 70 millions FCFA par jour grâce à “ses“ sociétés aéroportuaires. La filiale sénégalaise de Dubaï Port World, troisième groupe portuaire au monde et propriété de l’émirat de Dubaï, ainsi que la Banque Marocaine du Commerce Extérieur lui sont attribuées. Plusieurs comptes bancaires logés dans de grandes places financières mondiales sont décrétés propriété de Karim Wade.

Mais l’accusation la plus abracadabrantesque est la découverte surprise par un obscur gang de chasseurs de prime appelés «sapiteurs», d’un mystérieux compte bancaire à Singapour crédité de 47 milliards de FCFA censé appartenir à Karim Wade.

Cette revue est loin d’être exhaustive car plus d’une dizaine d’accusations sont portées contre l’ancien ministre de la Coopération internationale par la CREI qui évalue sa fortune personnelle à près de 700 milliards FCFA, soit environ un milliard d’euros. Et pendant que l’étau se resserre inexorablement autour du fils de l’ancien président, l’oeil du cyclone judiciaire se déplace sur ses amis, ses collaborateurs et ses proches.

Même l’auteur de ces lignes fera les frais de cet acharnement. De l’intimidation professionnelle aux auditions devant les redoutables enquêteurs de la Section recherche de Colobane, sa proximité présumée avec Karim Wade lui vaudra un quasi harcèlement moral. Une fois de retour d’un voyage, il sera retenu pendant plusieurs heures dans les locaux de la police de l’air et des frontières de l’aéroport de Dakar avant d’être «livré» aux gendarmes.  Malgré le grand professionnalisme de certains enquêteurs, les investigations de la gendarmerie semblent automatiquement et irréversiblement verrouillées en mode «coupable.» Sur ordre de la hiérarchie ? Difficile de l’affirmer avec certitude. Mais il est une évidence qui saute aux yeux, la traque des biens présumés mal acquis dont personne ne conteste la nécessité et la légitimité, s’est transformée en théâtre de vengeance et d’intimidations.

Une instruction en lambeaux

Ce n’est plus la vérité judiciaire qui est traquée, mais le spectacle d’une chasse judiciaire en battue d’un homme et de ses proches qui est enclenchée. Karim Wade n’est pas confronté à ses accusations et ne bénéficiera en aucun moment d’un traitement judiciaire équitable. Évaluée à 700 milliards aux premières de son arrestation, sa fortune présumée sera très largement revue à la baisse, à moins de 20% du montant annoncé urbi et orbi par l’instruction. Ni les juges ni les enquêteurs ne disposent d’éléments probants qui corroborent ce qu’on lui reproche. Toute la procédure est en lambeaux. Et ce sont ces mêmes lambeaux que la CREI va rassembler pour confectionner un acte d’accusation patchwork sur lequel figure des montres, des voitures en panne, des bijoux de feue Mme Wade et même la maison familiale dans laquelle Karim Wade a grandi… Qu’à cela ne tienne, juges et enquêteurs refusent obstinément de changer la voie sans issue dans laquelle ils se sont engagés : celle de la culpabilité programmée de Karim Wade, élevée au rang d’impératif catégorique politique par le pouvoir.

Le scénario « Karim Vème Président »

Cette téléréalité judiciaire qui tient en haleine tout un pays arrive au meilleur moment pour Macky Sall qui sent la défiance des sénégalais monter chaque jour un peu plus. Le chef de l’État est cerné par les difficultés. Son impréparation à la fonction présidentielle fait de plus en plus débat. Le fossé entre ses capacités intrinsèques et les exigences du «job» s’élargit chaque jour un peu plus. Hasard ou coïncidence, voilà qu’au même moment, le scénario jusque là inimaginable de « Karim Vème Président » commence à vertigineusement infuser dans les têtes, dans les esprits et dans le cœur des Sénégalais.

L’opinion doute de plus en plus de sa culpabilité et découvre que l’affaire Karim Wade est avant tout une affaire politique qui tient au fait que la justice est instrumentalisée pour condamner à la peine de mort politique, le plus sérieux adversaire du président de la  République. La violente défenestration par décret présidentiel en pleine audience du Procureur spécial près la CREI et la retentissante démission surprise d’un des juges, finiront par accréditer la thèse du pilotage de l’instruction et du procès par le Palais ou à tout le moins, la confiscation de la procédure judiciaire par le pouvoir politique.

Des juges entrés dans l’Histoire par les issues de secours

C’est en cela que l’affaire Karim Wade est d’une gravité sans précédent dans les annales judiciaires sénégalaises. Car elle porte tous les stigmates d’une magistrature aux ordres, prête à torturer le droit, endommager l’éthique judiciaire et jeter aux orties l’esprit de vérité pour rendre la justice au nom d’un clan. Il y a des juges comme Kéba Mbaye qui sont entrés dans l’histoire judiciaire du Sénégal par la grande porte, ceux de la CREI ont choisi les issues de secours.

Macky Sall a, depuis les studios d’une chaîne d’information française, promis de réformer la Cour de répression de l’enrichissement. Monsieur le président la CREI n’a pas besoin d’un ravalement de façade. Elle doit être rasée.

Malick SY

Journaliste