Le Cri de cœur de Diop Decroix : « un peuple, deux états…Que Dieu nous préserve des pyromanes

 

par Mamadou diop ‘decroix’

Député à l’assemblée nationale

secrétaire general and-jëf/pads

 

Les propos qui suivent ne sont pas ceux d’un citoyen lambda mais sont bien du Président du groupe parlementaire de la Majorité à l’Assemblée nationale du Sénégal. Je le cite : «Il est grand temps de se mobiliser pour se débarrasser de Jammeh. J’appelle à son départ. Il est temps de résoudre la question Yaya Jammeh». Fin de citation. La question légitime qui vient à l’esprit est celle de savoir comment une autorité de ce rang peut-elle se permettre une déclaration aussi grave qu’irresponsable et prétendre qu’il défend ainsi les intérêts du peuple Sénégalais ?  Bon Dieu ! Quelle catastrophe ! Comment, après une telle sortie, prétendre qu’on défend la cause de l’Opposition gambienne, ou celle du peuple gambien ? Et si l’homologue du président du groupe parlementaire de la Majorité en Gambie prenait une position publique à son tour pour appeler au renversement de Macky Sall ? Voilà comment on donne du grain à moudre à tous ceux qui, en Gambie comme au Sénégal, tentent de faire de la crise un fonds de commerce.

Encore une fois de plus, nous avons ici l’obligation de revenir à la lucidité et à l’esprit de responsabilité. L’Histoire ne se répète pas. Ce qui s’est passé en 1981 (époque encore de guerre froide) quand le Sénégal décidait de chasser les putschistes avec à leur tête Kukoy Samba Sagna qui s’étaient rendus maîtres de Banjul, pour réinstaller Daouda Jawara, ne se reproduira pas. Yaya Jammeh n’est pas seul. Des accords de défense solides le lient à ce qu’on pourrait appeler des puissances de la sous-région sans compter que l’ère de la guerre froide qui pouvait justifier l’intervention sénégalaise de l’époque est terminée. Ce qu’il nous faut faire, c’est de partir des causes profondes à la base des relations heurtées entre les deux Etats pour trouver des solutions durables fondées sur la confiance mutuelle.

Un peuple, deux Etats

Tel se présente la situation entre le Sénégal et la Gambie. Aussi longtemps que l’équation Sénégambienne ne sera pas posée en ces termes, le peuple Sénégambien souffrira de cette incapacité de ses élites dirigeantes à déconstruire l’esprit et la lettre de la conférence de Berlin de 1885 qui a découpé et partagé l’Afrique, tel un taureau abattu ‘tongtong’, à la règle et au compas, au prorata de l’influence de chacune des puissances coloniales de l’époque. Feu le Pr Ki Zerbo du Burkina Faso avait l’habitude de rappeler, chaque fois qu’il en avait l’occasion, ce fameux dicton yoruba de l’époque coloniale : « la frontière qui sépare le Dahomey (actuel Bénin) au Nigeria ne sépare pas les Yorubas mais sépare les Anglais et les Français ». Fin de citation ! On pourrait en dire de même de la Gambie et du Sénégal. La frontière entre ses deux pays (délimitée en 1889 par une commission franco-britannique) n’a jamais séparé les gambiens et les Sénégalais mais les français et les Anglais hier. Et, aujourd’hui, dans l’élite sénégambienne, beaucoup, hélas, restent encore, très peu décolonisés au plan mental. Comme l’écrivait un Samora Machel dépité, ces élites mal décolonisées connaissent les noms des plus petites ruelles de Londres ou de Paris ou de Lisbonne mais ignorent les noms des grands fleuves d’Afrique. C’est cela le fondement de tous nos malheurs. On est atterré d’entendre des personnalités sénégalaises qui ont assumé par le passé ou assument aujourd’hui des responsabilités de premier plan dans l’Etat, jouer aux va-t-en-guerre. Mais les va-t-en-guerre ne vont pas à la guerre. Ils bombent le torse dans les salons pour se faire passer pour de vrais patriotes sans bourse déliée. S’ils écoutaient les transporteurs de la Casamance qui supplient l’Etat de trouver une solution rapide à la crise, ils seraient sûrement plus raisonnables. Je cite les transporteurs : « ce qui se passe entre les deux pays est une honte car, le Sénégal et la Gambie sont deux pays frères que personne ne peut diviser. Depuis plus de trente ans, nous vivons les conséquences d’un conflit irrédentiste. Par conséquent, ce n’est pas le moment d’en rajouter un autre. A cause du conflit, toutes les activités économiques de la région tournent au ralenti. Si l’on nous fait vivre une autre crise, cela va être une énorme catastrophe. Fin de citation. A méditer profondément.

Le pont sur le fleuve Gambie et d’autres types d’infrastructures pouvant garantir la fluidité dans la circulation des personnes et des biens entre les régions nord et sud du Sénégal passeront nécessairement par l’instauration de véritables rapports de confiance avec nos frères Gambiens. La notion de « frère » ici n’est pas une clause de style encore moins l’expression d’une quelconque approche démagogique, mais une réalité multiséculaire qui nous transcende tous, Gambiens et Sénégalais, comme elle transcendait hier nos grands-pères et nos pères et comme elle transcendera demain nos enfants et petits-enfants. Nous sommes des frères et des sœurs par le sang. Aucun gouvernement, aucun leader, qu’il soit de Gambie ou du Sénégal, n’y peut rien. Cela dit, nous sommes deux Etats indépendants, donc différents, dotés chacun de ce que l’on appelle la souveraineté internationale. Tout rapport de confiance devra s’adosser sur cette réalité incontournable. Les discours mielleux de part et d’autre ont suffisamment démontré leur inefficacité depuis 50 ans. Ce sont des actes forts qu’il faut poser pour ancrer une confiance durable non pas entre les populations des deux pays – là n’est pas le problème – mais entre les élites.

Lorsqu’un pays (la Gambie) – est limité aux trois points cardinaux par le même pays (le Sénégal), et au quatrième point cardinal non pas par un pays avec une frontière terrestre mais par l’océan, on peut aisément imaginer que la méfiance et la suspicion puissent prospérer dans la tête de ceux qui, en Gambie, savent ce qu’est la géographie dans la géopolitique ? Là-dessus, il appartiendra au Sénégal de faire le plus grand pas en direction de la Gambie. Par exemple, les autorités gambiennes, si elles n’ont pas changé d’avis entre-temps, n’ont jamais accepté qu’un ouvrage comme le pont sur la Gambie, situé entièrement à l’intérieur de leur territoire, ne puisse être autre chose qu’une propriété exclusivement gambienne ce que rejettent les conventions en vigueur. Il faut crever cet abcès. Discuter clairement et sincèrement toutes les questions qui préoccupent les deux parties, consentir à toutes les concessions nécessaires de part et d’autre, pour qu’après 50 longues années de tergiversations et de jeu de cache-cache, il soit mis fin au « bac de Farafenié » et que nos concitoyens qui le désirent puissent avoir la satisfaction de prendre leur petit déjeuner à Dakar et aller déjeuner à Ziguinchor en passant par Farafenié ; et, ainsi, accélérer la relance économique en Casamance par l’accélération de l’intégration entre les deux pays. Encore une fois, le préalable fondamental à tout cela c’est l’avènement d’une confiance mutuelle fondée sur une approche win-win crédible parce que dépouillée, franche et sincère. Aucun gouvernement au monde ne refusera un pacte dans lequel son pays et son peuple enregistrent des acquis substantiels dans le présent et dans le futur, et dans la dignité et le respect mutuel.
Il se trouve qu’aujourd’hui la situation se présente sous une conjoncture un peu plus complexe puisque l’institution (La CEDEAO) qui aurait pu jouer un rôle majeur de médiation est conduite par le Président du Sénégal qui, de manière directe ou indirecte, explicite ou implicite, est partie au différend. Il est clair que s’il s’agissait d’un blocus des frontières ailleurs dans l’espace CEDEAO, son Président en exercice se serait immédiatement transporté sur les lieux pour assumer une mission de bons offices. Que faire donc pour débloquer la situation ? Il n’est pas fréquent dans le monde de rencontrer deux pays ayant la même configuration géographique que le Sénégal et la Gambie. En conséquence, les approches seront nécessairement fonction de cette donne incontournable et c’est à nous, sénégambiens, d’inventer ces approches. Personne d’autre ne le fera à notre place. C’est sur la base de ce qui précède que je formule quelques propositions. Tout d’abord, il faudrait, sans tarder, une initiative majeure pour amorcer un nouveau cours de discussions et d’échanges entre les deux pays qui aillent au-delà de la résolution d’un conflit conjoncturel. Cette amorce peut et doit être apporter par les décideurs politiques voisins que sont les présidents Alpha Condé, Ibrahim Boubacar Keïta et Abdel Aziz en vue d’une issue heureuse et rapide à la présente crise que l’on ne peut pas laisser perdurer car c’est le genre de phénomènes à ne pas sous-estimer, à étouffer dans l’œuf avant que cela ne dégénère. Un dérapage n’épargnera en effet aucun des pays cités. Je reste cependant convaincu qu’après la résolution de cette crise – car je sais qu’elle sera résolue – il nous faudra inventer des mécanismes sérieux, solides et durables pour aller à cette confiance indispensable à la bonne entente entre le Sénégal et la Gambie. A cet égard, les initiatives par le haut devraient être prolongées ou même précédées par des initiatives par le bas à travers les associations d’élus locaux. C’est pourquoi l’on aurait dû saluer la démarche d’Abdoulaye Baldé maire de Ziguinchor, agissant ès qualité plutôt que de lui interdire de traverser une frontière qui, encore une fois, à ma connaissance, n’a pas été fermée formellement et officiellement. Cette interdiction est donc une violation flagrante de la liberté de circulation des citoyens sénégalais et même une violation des règles de la CEDEAO en matière de circulation des personnes et des biens outre qu’elle envoie un mauvais message sur la volonté réelle des autorités sénégalaises de faciliter la recherche de solutions.

J’estime également nécessaire une intervention des deux parlements même si les récentes sorties évoquées plus haut ne facilitent pas les choses. Une commission parlementaire de bons offices devrait ainsi voir le jour au Sénégal et se mettre au travail sans délai en articulation avec les initiatives des chefs d’Etats voisins.

 

La combinaison de ces démarches et d’autres encore doit être aussi prolongée par un sens élevé de la mesure chez nos concitoyens et une vigilance accrue des médias chargés naturellement de relayer les points de vue et sentiments des Sénégalais sur cette affaire. Ici, liberté et responsabilité devraient être soigneusement articulées.

Quant aux deux principaux responsables qui président aux destinées des deux pays, de fait, qu’ils l’assument ou qu’ils ne l’assument pas, l’avènement de cette bonne entente est implicite dans la mission sacrée qu’ils conduisent car tel est, indubitablement, le vœu ardent des populations sénégambiennes.

Cela dit, il est juste et adéquat de proclamer et de défendre les droits et libertés des citoyens partout dans le monde y compris en Gambie et au Sénégal ; le nécessaire respect des droits et libertés de l’Opposition gambienne en Gambie et ceux de l’Opposition Sénégalaise au Sénégal. Mais nous devons, par-dessus tout, admettre que les questions politiques de la Gambie relèvent exclusivement de la souveraineté des gambiens tout comme les problèmes politiques du Sénégal relèvent exclusivement de la souveraineté des sénégalais.

Dakar ce vendredi 29 avril 2016

1 Comment

  1. Ne jamais se laisser emporter par une fausse vague d’indignation (il est prouvé que pour mener l’indignation à son point utile, de faux morts ont été inventés pour être portés sur le compte de Jammeh), pour aider à fabriquer une tension entre deux peuples africains.
    Il y a eu une lecture que les gens, emportés par la manipulation médiatique, n’ont pas eu le temps de faire. Lorsque les médias ont lancé l’information d’une prise d’otages des agents du ministère de l’environnement pas Jammeh, et qu’ils furent libérés après, la vérité des faits a commencé à sortir dans certains médias. Il s’agissait juste des habitants sénégalais de la frontière avec la Gambie qui ont traversé pour se retrouver en Gambie comme ils ont eu à le faire souvent depuis toujours. Cette fois, ils servaient de guide à des étrangers. Et pourtant ce sont les populations en Gambie qui les ont pris à partie pour les lyncher. C’est le chef de village qui les sauve. La police gambienne est appelé, après.
    Il faut donc comprendre que la tension a atteint les populations. Il ne sert donc à rien de tirer sur Jammeh, alors que les actes condamnables ont commencé à être faits par les populations. C’est incompréhensible que des dirigeants sénégalais qui ont vécu la tension entre le Sénégal et la Mauritanie, avec tout ce qu’elle a coûté aux deux côtés en matière de morts, se mettent comme à chercher la même chose avec la Gambie.
    Nous vivons un monde où, la seule personne intelligente, est celle qui refuse de céder, ou d’apporter sa contribution aux battages médiatiques de diabolisation. L’expérience a montré que dans 99,99% des cas, les choses ne se sont jamais passées telles qu’on les présente. L’exemple qui me vient en tête est celui de l’assassinat de Causescu et son épouse sur la base d’extrêmes fausses accusations. Et le plus difficile à comprendre et intérioriser, c’est qu’au moment où la diabolisation se déroule, tenter de s’y opposer c’est courir le risque d’être ajouté à la liste de ceux qui doivent être exécutés.

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