Affaires Ousmane Sonko et Nafi Ngom Keita ou le sujet face aux injustices ?

Les contradictions, les alertes, les conflits sont les moteurs d’une révolution, d’un renouvellement de tout système qui se veut évolutif. Un projet de société ne peut être fécond que lorsqu’il s’appuie sur les critiques de ses membres pour se reproduire, pour être novateur. La marque d’un homme politique dans tout système d’Etat sérieux réside dans le fait de reconnaître ses failles, d’analyser les causes et de se donner les moyens de les corrige  (je ne milite dans aucun parti politique).

Ceux qui véritablement veulent servir leurs partis politiques (tout parti confondu) gagneraient mieux à alerter en leur sein les préjudices qui peuvent rendre caduques la crédibilité de leur engagement. Le mutisme notoire des partisans politiques est porteur, en lui-même, des germes de leur propre échec. Au Sénégal, tout se passe comme si l’on est obligé de taire, de contredire, ou de contrefaire pour masquer tout ce qui ne convient pas à la marche entreprise par l’Etat. C’est le comble du ridicule  lorsqu’on érige en dogme une politique de développement économique dont on sait qu’elle comporte toujours des failles. Même la science, en elle-même, comporte des failles. Les épistémologues ne me démentiront pas puisqu’ils conçoivent l’histoire de la science comme une perpétuelle quête de vérité dans la mesure où toute vérité est partielle  et comporte des erreurs.

De la même manière  les hommes politiques gagneraient mieux  à  comprendre que tout changement de société, de mentalité, nécessite un apprentissage. En effet, il y a toujours une accumulation, une acquisition et une intégration d’une nouvelle réalité sociale qui s’accommode avec les pratiques anciennes. Le changement (s’il n’est pas conçu comme un simple slogan vide et creux) est caractérisé par une période de doutes, d’incertitudes et de désorientation. L’intelligence politique consisterait tout simplement à adapter sa vision aux exigences nouvelles d’une société qui se veut plus juste.  Le parti au pouvoir gagnerait mieux à voir dans toute critique (affaire Sonko, Nafi Ngom etc.) une aubaine et non une menace si toutefois cette critique est utile pour le changement social. Prendre le risque de se discréditer  consiste tout simplement à afficher une volonté de gérer les critiques  par de petits bouts des lorgnettes. Les invectives et les querelles de mauvais aloi ne peuvent servir de réponses à d’honnêtes citoyens qui sont restés sur leur faim.

Les politiques gagneraient aussi à comprendre qu’aujourd’hui avec l’éclatement de la société en différentes factions, institutions et mouvement, l’individu ou le citoyen est en rupture avec le système, il ne devient plus automatiquement le produit de l’intériorisation de celui-ci. Il tend à construire son autonomie par le fait de se sentir sujet, en essayant d’inventer son existence, son être, par le travail, l’action et l’effort qu’il fait sur lui-même. Selon l’approche sociologique d’Alain Touraine, l’individu-sujet est assimilé à une sorte de « micromouvement social, de mouvement minuscule », qui appelle à son corps, à ses sentiments, à son individualité, à sa dignité, afin de résister aux représentations de lui-même et aux divers contrôles sociaux qui le réduisent soit à ses rôles, soit à ses intérêts.  Ainsi, le sujet se réalise que lorsqu’il refuse d’être enfermé dans des structures, des modes de vie habituelles, des contraintes que les idéologies imposent aux citoyens. « L’activité du sujet est avant tout de nature critique et réflexive. Donc tout acteur politique ou citoyen ne peut se définir comme sujet que lorsqu’il refuse d’être réduit à un simple pion et qu’il accepte de se réaliser en se rebellant contre ce qu’il croit être injuste » (Guèye, 2010).  Revenant sur Alain Touraine, il résume la notion de sujet par cette définition : « le sujet se forme dans la volonté d’échapper aux forces, aux règles, aux pouvoirs qui nous empêchent d’être nous-mêmes, qui cherchent à nous réduire à l’état de composante de leur système et de leur emprise sur l’activité, les intentions et les interactions de tous. Ces luttes contre ce qui nous ôte le sens de notre existence sont toujours des luttes inégales contre un pouvoir, contre un ordre. Il n’y a de sujet que rebelle, partagé entre colère et espoir » (Touraine, 2005). Ousmane Sonko et Nafi Ngom Keita sont-ils alors des sujets face aux injustices ?

El Hadji Séga GUEYE – Docteur en sociologie- Formateur aux instituts IRTS et IRFASE (France).

Auteur des livres : La précarité du travail au Sénégal (Harmattan 2010) – Une lueur d’espoir dans le dédale (Harmattan 2012).

Directeur de la revue : Le développement en pratiques (Harmattan 2015).